Audit, relation ministère-FSF, préparation, contrat de Pape Thiaw… : le diagnostic et les recommandations de Souleymane Diop (ex-DHC)
Directeur de la Haute Compétition (DHC) de 2013 à 2020, Souleymane Boun Daouda Diop connaît bien les exigences de planification, de préparation et d’exécution d’un projet stratégique pour être compétitif dans une compétition de haut niveau comme la Coupe du monde de football. Dans cet entretien, il décrypte les raisons des failles de la campagne des Lions aux États-Unis et propose des pistes de sortie de crise.
Souleymane Boun Daouda Diop quelle appréciation faites-vous de la campagne du Sénégal à la Coupe du monde 2026 ?
Toute évaluation sérieuse d’une Coupe du monde doit distinguer trois niveaux d’analyse : la qualité de la préparation, la performance sportive, et la gouvernance de la participation. Ces trois dimensions sont différentes, mais étroitement liées. Sur le plan sportif, une élimination en seizièmes de finale peut arriver à n’importe quelle nation, car le football comporte une part d’incertitude que personne ne peut totalement maîtriser. En revanche, ce qui interpelle aujourd’hui, ce sont les nombreuses révélations relatives à la préparation, à la gouvernance, à la logistique et à la communication, avant, pendant et après la compétition. Le débat ne doit donc plus porter uniquement sur le résultat sportif, mais sur la manière dont cette campagne a été préparée, conduite et évaluée. Une Coupe du monde est avant tout un projet de gouvernance. Et au vu du résultat et de la déception des Sénégalais, cette participation au Mondial est un échec.
« Une Coupe du monde n’est pas le moment de négocier l’avenir d’un sélectionneur ; c’est le moment où toute l’énergie de l’institution doit être exclusivement consacrée à la performance sportive. »
Cette Coupe du monde a révélé des failles dans la préparation et l’organisation. Comment en est-on arrivé là ?
À mon avis, ces difficultés résultent moins d’un manque de compétences que d’un déficit d’anticipation, de coordination et de planification. Le haut niveau ne pardonne pas l’improvisation. Une Coupe du monde exige une organisation transversale où les dimensions techniques, administratives, médicales, logistiques, financières, juridiques et communicationnelles sont pensées comme un ensemble cohérent. Lorsqu’un seul maillon est fragilisé, c’est toute la chaîne de performance qui est affectée.
Dans les organisations performantes, ce n’est pas l’absence de difficultés qui fait la différence ; c’est la capacité à les anticiper et à les gérer. Au vu de tous les impairs constatés et de tout ce qui a été dit, le constat est qu’on n’était pas pleinement concentré sur l’essentiel : la compétitivité et la recherche de résultats.
Le contrat du sélectionneur signé en pleine Coupe du monde a-t-il été une erreur ?
À mon sens, cette situation aurait pu être évitée. Le contrat du sélectionneur constitue l’un des instruments les plus stratégiques de la gouvernance sportive. Il mérite donc une anticipation particulière. Les discussions sur son renouvellement auraient dû être closes plusieurs semaines, voire plusieurs mois avant le début de la préparation finale.
Une Coupe du monde n’est pas le moment de négocier l’avenir d’un sélectionneur ; c’est le moment où toute l’énergie de l’institution doit être exclusivement consacrée à la performance sportive. Si, pendant la compétition, une partie des responsables est mobilisée par une négociation contractuelle aussi importante, cela révèle un défaut d’anticipation dans la gouvernance.
C’est pourquoi, quand on évoque la défaillance technico-tactique de Pape Thiaw qui fait certes partie des responsables de cet échec, il faut prendre en compte que le sélectionneur n’était pas dans les meilleures conditions pour diriger des matchs de Coupe du monde. Car au lieu de se concentrer sur la préparation des matchs, il était accaparé par son contrat.
Comment fallait-il procéder ?
La Fédération devait anticiper l’échéance contractuelle. Une bonne gouvernance repose sur un calendrier maîtrisé. Les objectifs, les résultats attendus, les indicateurs de performance, les modalités d’évaluation ainsi que les conditions de renouvellement ou de rupture devaient être arrêtés avant le début de la préparation. Cette anticipation aurait permis d’offrir au sélectionneur, au staff technique et aux joueurs un environnement plus stable et plus serein. La question du contrat devait être réglée dès le retour de la CAN. Il n’est pas normal que le sélectionneur parte au Mondial sans contrat.
Le président de la FSF a reconnu l’absence d’un véritable plan de préparation. Comment analysez-vous cela ?
Aucune organisation moderne ne prépare un événement de l’importance d’une Coupe du monde sans un plan stratégique. Ce document doit définir les objectifs, les responsabilités, le calendrier, les ressources, les risques identifiés, les mécanismes de suivi et les critères d’évaluation.
Dans toutes les organisations performantes, ce n’est pas l’absence de difficultés qui fait la différence, mais l’existence d’un plan permettant de les anticiper, de les gérer et d’en limiter les conséquences. L’absence d’un tel document traduit davantage une faiblesse de gouvernance qu’une faiblesse technique.
«L’organisation d’une Coupe du monde repose sur trois principes : anticiper, coordonner et contrôler. Chaque responsable doit connaître précisément ses missions. Des réunions régulières de suivi doivent être organisées. »
Vous avez participé à la préparation du Mondial 2018 comme Directeur de la Haute Compétition. Comment éviter les problèmes organisationnels ?
L’organisation d’une Coupe du monde repose sur trois principes : anticiper, coordonner et contrôler. Chaque responsable doit connaître précisément ses missions. Des réunions régulières de suivi doivent être organisées. Une cartographie des risques doit être élaborée avant le départ. Enfin, une cellule permanente de gestion de crise doit fonctionner pendant toute la compétition.
Lors de la préparation de la Coupe du monde 2018 en Russie, le ministère m’avait confié plusieurs missions de préparation sur le terrain. J’ai effectué quatre missions avant le début de la compétition, en associant à chaque déplacement les différentes parties prenantes concernées.
Cette démarche d’anticipation nous avait permis d’identifier très tôt les contraintes logistiques, organisationnelles et opérationnelles. La logistique n’est jamais un détail ; elle constitue un véritable facteur de performance.
La Fédération a démis le sélectionneur et semble lui attribuer l’essentiel des responsabilités. Quelle est votre lecture ?
Je crois qu’il faut éviter ce que j’appelle le syndrome du fusible. Une contre-performance de cette ampleur ne peut raisonnablement être imputée à une seule personne. Les responsabilités doivent être recherchées à tous les niveaux : gouvernance, administration, préparation, encadrement technique, logistique, communication et prise de décision. Avant toute conclusion définitive, une évaluation indépendante s’impose.
Quelles sont les responsabilités de la Fédération ?
La Fédération assume naturellement une responsabilité institutionnelle pleine et entière puisqu’elle organise la préparation, conduit la participation et représente le football sénégalais. Cette responsabilité ne signifie pas que tous les dirigeants sont individuellement fautifs. Elle implique surtout l’obligation d’évaluer objectivement ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et les réformes à engager. Gouverner, c’est accepter de rendre compte. La responsabilité n’est pas une sanction ; elle constitue le corollaire normal de toute délégation de pouvoir.
Comment prépare-t-on efficacement une Coupe du monde ?
La préparation commence dès la qualification. Elle suppose un plan stratégique validé par le Comité exécutif et partagé avec le ministère chargé des Sports. Elle exige une coordination permanente entre les dirigeants, le staff technique, l’administration, les services médicaux, les spécialistes de la performance et les partenaires publics. Elle nécessite également un dispositif permanent d’évaluation. La performance est rarement le fruit du hasard ; elle est généralement le résultat d’une organisation.
« Je préconise un audit indépendant à 360 degrés. Cet audit devrait porter sur la gouvernance, la coordination, la préparation sportive, les aspects administratifs, financiers, logistiques, médicaux, communicationnels, ainsi que sur les mécanismes de décision. »
Comment interprétez-vous le communiqué du ministère demandant à la Fédération d’arrêter sa communication ?
Sous réserve de son authenticité et de sa portée juridique exacte, le ministère est fondé à appeler à l’apaisement et à annoncer une évaluation. En revanche, une formulation impérative adressée à une fédération autonome mérite une analyse juridique attentive. L’État exerce une mission de tutelle, mais cette mission doit s’exercer dans le respect de l’autonomie reconnue aux fédérations par les statuts de la FIFA. L’équilibre entre autonomie, responsabilité et intérêt général constitue l’un des fondements de la gouvernance sportive moderne.
Comment devrait se dérouler l’évaluation annoncée ?
Je préconise un audit indépendant à 360 degrés. Cet audit devrait porter sur la gouvernance, la coordination, la préparation sportive, les aspects administratifs, financiers, logistiques, médicaux, communicationnels, ainsi que sur les mécanismes de décision.
L’objectif n’est pas de rechercher des coupables, mais d’identifier les causes profondes des dysfonctionnements afin de proposer des réformes. Une évaluation crédible est une évaluation qui débouche sur des recommandations concrètes, mesurables et applicables.
Quelle devrait être la posture du ministère des Sports ?
Le ministère doit pleinement assumer sa mission de tutelle. Ni ingérence, ni passivité. Il lui appartient de garantir l’intérêt général, de promouvoir une culture de l’évaluation, d’établir objectivement les responsabilités institutionnelles, administratives et techniques, d’accompagner les réformes et de veiller à leur mise en œuvre. Cette posture est pleinement compatible avec les principes de bonne gouvernance et les règles de la FIFA.
Le ministère doit-il entériner la décision du Comité exécutif concernant le sélectionneur ?
Cette question appelle une grande prudence. Si le sélectionneur est un agent contractuel de l’État mis à la disposition de la Fédération, l’autorité administrative, en tant qu’employeur, doit examiner les conséquences administratives de la décision prise par le Comité exécutif.
Le ministère devrait disposer d’un rapport circonstancié et apprécier la régularité de la procédure avant de prendre toute décision relevant de ses compétences. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’autonomie de la Fédération, mais d’assurer le respect du droit administratif applicable aux agents de l’État.
« Le Sénégal possède toutes les ressources nécessaires pour retrouver rapidement le plus haut niveau, à condition de transformer cette Coupe du monde non pas en un sujet de division, mais en une opportunité d’apprentissage, de réforme et de progrès. »
Quelles décisions doivent être prises pour situer les responsabilités ?
La première décision doit être la réalisation d’un audit indépendant. Ensuite, chaque responsabilité devra être appréciée sur la base de faits objectivement établis. Les mesures correctives devront être proportionnées à la nature des dysfonctionnements constatés. Une bonne gouvernance ne consiste pas seulement à sanctionner ; elle consiste surtout à corriger les systèmes qui produisent les défaillances.
L’Assemblée nationale a saisi son président pour un audit parlementaire du Mondial 2026. Quelle lecture en faites-vous ?
L’Assemblée nationale n’a rien à faire dans cet échec sportif. Le football est un jeu et il faut qu’il le reste. Le ministère des Sports a le droit et le devoir d’évaluer et d’initier des réformes. Mais l’Assemblée nationale a d’autres priorités qui engagent la gestion du pays.
Comment le football sénégalais peut-il rebondir après cette expérience ?
Je ne parlerais pas de reconstruction, car les fondements du football sénégalais demeurent solides. Nos talents, nos infrastructures, notre potentiel humain et notre expérience restent des atouts majeurs. Il s’agit plutôt de réajuster notre modèle de gouvernance et de consolider les acquis.
Cela passe par une meilleure planification de la haute performance, une professionnalisation accrue de l’administration fédérale, une clarification des responsabilités, une évaluation systématique des grandes compétitions et une culture plus affirmée de la redevabilité. Le Sénégal possède toutes les ressources nécessaires pour retrouver rapidement le plus haut niveau, à condition de transformer cette Coupe du monde non pas en un sujet de division, mais en une opportunité d’apprentissage, de réforme et de progrès.
Je terminerai par cette conviction : une Coupe du monde ne se gagne pas uniquement sur le terrain. Elle se prépare dans les salles de réunion, dans la qualité de la gouvernance, dans l’anticipation des risques, dans la clarté des responsabilités et dans la capacité des institutions à travailler ensemble. Les grandes nations sportives ne sont pas celles qui ne connaissent jamais l’échec ; ce sont celles qui savent transformer chaque échec en levier de progrès.
Aziz Kane







