CAN 1965 : Que sont devenus les pionniers du Sénégal ?
A Tunis, en 1965, le Sénégal a présenté une équipe, certes novice dans la compétition mais très expérimentée, auréolée de deux excellentes participations aux Jeux de l’Amitié de 1961 et de 1963. Lors de cette première sénégalaise, les « lions » ont surpris tous les observateurs en obtenant un match nul vierge contre la Tunisie pays hôte et en dominant l’Ethiopie par 5 à 1, en phase de groupe.
Devant jouer la finale face au Ghana, le Sénégal s’est vu subtiliser sa première place grâce à une ruse des dirigeants tunisiens qui ont réussi à donner plus de valeur à leur défense qu’à l’attaque sénégalaise. Une petite dose de diplomatie viendra colorer cette première participation sénégalaise à la CAN lorsque le Président Senghor demande à ses « ambassadeurs » de ne pas nuire aux relations amicales entre lui et le président tunisien Habib Bourguiba, en acceptant de jouer la petite finale. Battu par la Côte d’Ivoire (0-1), le Sénégal termine 4ème. Cette CAN prometteuse aura permis de voir une génération de joueurs exceptionnels, au talent indiscutable, qui a ouvert la voie aux générations suivantes. Elle aura été également une Coupe d’Afrique au goût d’inachevé ; tant le Sénégal avait les moyens de conquérir le titre continental, hélas !
Un premier tour presque parfait
Le Sénégal fait son baptême de feu face au pays hôte, la Tunisie. Les deux équipes se neutralisent et la rencontre se termine par un score de 0 à 0. Ce qui devait être une revanche pour la Tunisie, battue par le Sénégal en finale des Jeux de l’Amitié, en 1963, resta un échec pour les Maghrébins.
Lors de la deuxième rencontre, le Sénégal fait face à l’Ethiopie. Bien que novice dans la compétition, l’équipe sénégalaise a rapidement démontré qu’elle n’était pas à Tunis pour faire de la figuration ou du tourisme. Dès la 3e minute, Louis Camara ouvre le score et trace la voie du tout premier succès du Sénégal en Coupe d’Afrique des Nations : il inscrit le tout premier but du Sénégal en phase finale de Coupe d’Afrique des Nations. En début de seconde période (52 e) il entrait définitivement dans l’histoire en signant le premier doublé du Sénégal en CAN. Louis Boubacar Camara, à jamais dans l’histoire du football sénégalais est décédé à Dakar le 21 Novembre 2024. Il fait partie des joueurs, sénégalais ayant tenté l’expérience professionnelle en France, à Nîmes Olympique, en deuxième division, entre 1968 et 1970 avant de rentrer pour continuer sa carrière au Jaraaf.
Dans ce même match, un autre doublé
Le festin des « Lions » s’est poursuivi avec un second doublé signé Matar Niang (48 e et 53 e), qui vient sceller une victoire éclatante du Sénégal. L’ancien joueur des Espoirs de Dakar et d’Amiens en France quitte ce monde, le 11 Mai 1979, à 35 ans après une carrière en deuxième division dans l’hexagone.
Ce match a marqué un tournant : la confiance est née dans le groupe, et il est vite devenu clair que le Sénégal, bien que débutant, était un « bleu » talentueux, ambitieux et prêt à s’imposer. L’autre buteur de cette rencontre est Oumar Gueye Samb. Présenté comme un grand attaquant, il a joué au Foyer de la Casamance, lors de son séjour dans la région sud, comme instituteur, à l’ASC les Almadies où il fut capitaine et à l’US Ouakam où il a remporté la Coupe du Sénégal en 1964. Après sa carrière de footballeur Oumar Gueye Samb est devenu chef coutumier, Jaraaf de Ouakam.
Le Sénégal termine premier de son groupe mais …
Les « Lions » ont réussi dans cette CAN à établir une certaine continuité par rapport au sacre des Jeux de l’Amitié, en 1963. L’Ethiopie qui a pris une raclée face aux coéquipiers de Demba Thioye était déjà vainqueur de la CAN en 1962. Face au Sénégal, les Ethiopiens ont pris 5 buts, un de plus que devant la Tunisie, finaliste de cette édition. Cette situation témoigne de la valeur de l’équipe nationale sénégalaise qui s’était déjà signalée dans les éliminatoires de la Coupe d’Afrique, notamment en éliminant le Mali et la Guinée. Dans cette CAN qui regroupait 6 équipes, soit deux groupes de 3, il fallait terminer première de sa poule pour jouer la finale. Et le Sénégal était parvenu à se hisser à la première place, devant le pays organisateur. En effet les « Lions » devançaient la Tunisie par leur meilleure attaque (5 buts pour le Sénégal et 4 pour la Tunisie) ; la différence de buts étant la même pour les deux équipes (+ 4). Dès lors la meilleure attaque devait passer et le Sénégal se préparait à disputer sa toute première finale de CAN pour une première participation. Hélas nos pionniers du Sénégal n’iront pas plus loin !
C’est Babacar Ndir, le Président de la Fédération Sénégalaise de Football qui apporta la surprenante nouvelle au groupe : le Sénégal était classé deuxième derrière la Tunisie, suite à une interprétation partisane du règlement. En effet, il avait été décidé que le Sénégal ne devait pas disputer la finale. Les Tunisiens, qui avaient inscrit un but de moins mais n’en avaient encaissé aucun, ont avancé cet argument pour être qualifiés. Ainsi, pour sa toute première participation, une équipe sénégalaise brillante et talentueuse s’est vue injustement privée de finale. Frustrée, elle a dû se contenter de jouer le match de classement pour la troisième place.
L’intervention de Senghor
Dans un premier temps, les joueurs refusent de disputer la rencontre pour la troisième place, qu’il considère comme une injustice. Ghanèens et Ivoiriens ont même soutenu les « Lions » dans cette épreuve. Mais lorsque Babacar Ndir reçoit un message du président Senghor ; ce dernier lui demande de jouer afin de préserver les relations diplomatiques entre le Sénégal et la Tunisie, le président tunisien étant un ami proche. Ainsi, le Sénégal affronte la Côte d’Ivoire sans réelle préparation pour ce match de classement. Toumany Diallo, Demba Thioye, et Matar Niang, ne prendront pas part à cette rencontre.
Thioye a disputé sa seule Coupe d’Afrique des Nations en 1965, avant de s’envoler pour la France. Il y évoluera quelques saisons sous les couleurs du Stade Lavallois. Mais cédant à la pression de sa mère et à l’influence de Lamine Diack, dans un contexte marqué par la récente réforme, il décide finalement de rentrer au pays.
Le Sénégal finit 4e dans sa première CAN
Face à la Côte d’Ivoire, le Sénégal perd sur le score de 1 à 0, sur un but de Konan. Dans ce groupe du Sénégal à la CAN, on retrouve deux joueurs venus de Thiès, Mame Fara Ndiaye de l’US Rail et Fadel Fall du COT qui a pris part au match contre la Côte d’Ivoire. Le dernier nommé a très tôt quitté le monde du football pour se consacrer à sa carrière d’enseignant. Il sera dans les années 80 dans la représentation diplomatique du Sénégal au Canada. Aujourd’hui, à 84 ans, il vit dans sa maison à la Cité Ouvrière, à Thiès. Quant à Mame Fara Ndiaye, il est décédé. Milieu de terrain, il a remporté la Coupe du Sénégal en 1963, avec l’IUS Rail. Infirmier, il était en un moment, dans le staff médical de l’équipe du Sénégal.
La ville de Saint Louis était représentée dans cette sélection nationale par Abdoulaye Diop Pelé de l’Espoir de Saint Louis et Yérim Diagne du Réveil. L’ancien attaquant Pelé vit aujourd’hui à Richard Toll, à une centaine de kilomètres de sa ville natale. Quant à Yérim Diagne, l’ancien arrière latéral, il n’est plus de ce monde depuis 2014. Il aura consacré les dernières années de sa vie à la formation des jeunes footballeurs. Reconverti en coach à la fin de sa carrière, il a été à la CAN 86 comme adjoint de feu Pape Diop. Instructeur CAF, Yérim Diagne a aussi dirigé le Jaraaf et le Casa Sports.

Louis Camara et Matar Niang, deux virtuoses de la sélection et du Jaraaf
Les précurseurs
De la colonisation à l’indépendance, le Sénégal a toujours été un grand réservoir de talents. La preuve, seulement trois des champions des Jeux de l’Amitié de 1963 sont sur la liste des joueurs retenus par Habib Ba pour Tunis 1965. Domingo Mendy, Cheikh Thioune, Bouba Diakhao, Souleymane Jules Diop pour ne citer que ceux-là, tous avaient disparu de la sélection. Mais leurs successeurs avaient quand même brillé en club avant de fouler le sol tunisien.
Moustapha Dieng ancien capitaine de la Jeanne d’Arc de Dakar, décédé en 2012, a brillamment participé à l’épopée de 1965. Ce défenseur central « qui jouait avec une aisance impériale » pour reprendre les termes de Serigne Aly Cissé dans son livre « Sénégal, Carton rouge », est sans nul doute, l’un des meilleurs défenseurs centraux de l’histoire du Football sénégalais. Le journaliste le mettait sur une liste de défenseurs centraux talentueux tels que Germain Ngom et Alioune Badara Gueye Blé. Moustapha Dieng a joué à Chaumont, en France, en deuxième division. Entraîneur, il a remporté la Coupe du Sénégal, en 1984, avec son club de cœur, la J.A. De la JA était aussi venu Abdoulaye Diallo. Enseignant, il a fini par être un footballeur professionnel.
Le Sénégal ne s’est pas seulement contenté de mettre en scelle des joueurs de champ. La révélation de gardiens de but aussi est une des spécialités sénégalaises. Toumany Diallo et Massata Diallo sont de la lignée des grands gardiens de but de l’équipe nationale du Sénégal. Toumany se distingue d’abord au Foyer de la Casamance, club avec lequel il joue la finale de la Coupe du Sénégal en 1962, à côté de Oumar Gueye Samb. Massata quant à lui a joué le match pour la 3 e place, à la CAN 65. Ce gardien goréen était en avance sur le football puisqu’il savait jouer au pied et utilisait cet atout au service de l’équipe. Comme beaucoup de ses anciens coéquipiers, il a glissé vers l’encadrement de jeunes joueurs, à sa retraite. Toumany Diallo et Massata Diallo ont tiré leur révérence, respectivement en 2012 et en 2017. La liste des joueurs de Habib Ba est complétée par Baye Moussé Paye, Issa Mbaye et Ousmane Camara Men. Ce dernier était titulaire indiscutable lors de Tunis 65. A la fin de sa carrière il a migré vers le Gabon, comme technicien. Issa Mbaye a fait les beaux jours du Jaraaf. Lors de la saison 69-70, il était de l’équipe du Jaraaf qui a joué toute la saison sans connaitre la moindre défaite. Baye Moussé Paye de l’US Gorée est décédé depuis 2015.
Ils ne sont pas montés sur la plus haute marche du podium, mais ils ont su écrire, avec courage et dignité, l’un des premiers chapitres glorieux de l’histoire du football sénégalais. Ces pionniers de 1965, à une époque où les moyens étaient limités mais la détermination sans limite, ont porté haut les couleurs du Sénégal lors de la Coupe d’Afrique des Nations en Tunisie.
Leur parcours, entaché d’injustices sportives et de calculs diplomatiques, n’en reste pas moins un exemple de patriotisme, d’engagement et de sacrifice. Refusant parfois de jouer par principe, puis acceptant au nom de l’honneur national, ces hommes ont montré que le football pouvait être bien plus qu’un jeu : un levier de diplomatie, un facteur d’unité et un symbole d’identité.
Aujourd’hui, alors que les projecteurs brillent sur une nouvelle génération de talents, il est essentiel de se souvenir de ceux qui ont pavé la voie car sans ces éclaireurs, ces bâtisseurs de l’ombre, jamais le football sénégalais n’aurait atteint les sommets qu’il tutoie aujourd’hui.
Abdoulaye DIOUF
Coupe d’Afrique des Nations 1965
14 NOVEMBRE
Sénégal – Tunisie : 0 – 0
Lieu : Tunis
Onze de départ :
Toumani Diallo, Yérim Diagne, Moustapha Dieng, Issa Mbaye, Ousmane Camara Men, Louis Gomis, Louis Camara, Oumar Guèye Samb, Matar Niang, Abdoulaye Diop Pelé, Demba Thioye
Entraîneur : Habib Ba
20 NOVEMBRE
Sénégal – Éthiopie : 5 – 1
Lieu : Tunis
Buts : Louis Camara (3’ et 52’) Oumar Guèye Samb (37’), Matar Niang (48’ et 53’),
Toumani Diallo, Yérim Diagne, Abdoulaye Diallo, Issa Mbaye, Ousmane Camara Men, Louis Gomis, Louis Camara, Oumar Guèye Samb, Matar Niang, Abdoulaye Diop Pelé, Demba Thioye
Entraîneur : Habib Ba
Match de classement (3e place)
21 NOVEMBRE
Côte d’Ivoire – Sénégal : 1 – 0
Massata Diallo, Yérim Diagne, Abdoulaye Diallo, Issa Mbaye, Ousmane Camara Men, Louis Gomis, Louis Camara, Oumar Guèye Samb, Baye Moussè Paye, Abdoulaye Diop Pelé, Fadel Fall
Entraîneur : Habib Ba







