Abdou Karim Mané, ex-coach du Jaraaf : «Je vois en AJEL de Rufisque le futur champion»
L’émergence d’AJEL de Rufisque en tête du championnat de la Ligue 1 sénégalaise suscite l’admiration de Abdou Karim Mané, ancien coach du Jaraaf. Dans cette interview, il analyse la saison à 10 journées de la fin, les difficultés des équipes traditionnelles, et prédit un avenir radieux pour le club de Rufisque.
Entretien
Le championnat sénégalais est à sa 20e journée, à l’issue de laquelle AJEL de Rufisque est actuellement leader avec 40 pts. Comment évaluez-vous la saison à mi-parcours ?
Il faut reconnaître qu’il y a un bouleversement spectaculaire avec l’émergence d’un club comme AJEL de Rufisque qui n’a pas été créé il y a aussi longtemps (2014, ndlr). C’est un club que j’ai rencontré lorsque j’étais entraîneur de Thiès FC en Ligue 2. La façon dont cette équipe était managée m’avait beaucoup impressionné à l’époque. J’avais vu une équipe bien organisée sur tous les plans : administratif, technique, humain également. C’est une équipe qui progresse lentement mais sûrement. Donc, sa place à la tête du championnat ne m’a pas du tout surpris. Certes, il y a des centres de renommée dans le pays. Mais, AJEL de Rufisque a emprunté une voie assez originale. C’est un club qui a mis tout le monde d’accord tant au niveau de sa démarche qu’au niveau de sa gestion technique et administrative.
Les dirigeants d’AJEL de Rufisque n’ont pas usurpé leur place actuellement. Depuis le début du championnat, nous avons vu une équipe accrocheuse. Elle n’a pas peur et n’a pas de complexe face aux grandes équipes de notre championnat. Aujourd’hui, elle a marqué son empreinte et elle est en train de diriger de main de maître ce championnat-là. Cela prouve qu’il y a un travail qui se fait en amont et il porte ses fruits. Je lance un hommage à Alioune Diop, le père fondateur de cette équipe, qui est le papa de Makhète Diop. Alioune fut l’intendant de l’équipe nationale du Sénégal en 2002. Donc, c’est un homme du sérail. Aujourd’hui, il faut compter avec AJEL.
«L’US Gorée est en train de marquer le pas. Génération Foot traîne les pieds. Teungueth FC ne dégage pas cette assurance que dégage AJEL de Rufisque»
Actuellement, AJEL de Rufisque dispose de 40 points et elle devance de sept points l’US Gorée et de huit points le troisième, Teungueth FC. Comment voyez-vous les enjeux pour les équipes en lice pour le titre ?
AJEL de Rufisque est un club constant. C’est une équipe qui progresse à pas de géant. Alors qu’à l’inverse, les grands noms, comme le Jaraaf (tenant du titre), AS Pikine, sont en difficulté. L’US Gorée, qui est l’une des équipes favorites de ce championnat, marque le pas. Il y a un bouleversement. C’est tout à fait à l’honneur de notre football. Cela veut dire que le football bouge à tous les niveaux. Il y a une émergence des équipes qui étaient au bas du tableau et qui frappent maintenant avec insistance à la porte des grandes écuries. AJEL de Rufisque en fait partie. Par contre, l’US Gorée, une des favorites de ce championnat, est en train de marquer le pas.
Il y a aussi Génération Foot qui traîne les pieds. Aussi, Teungueth FC ne dégage pas cette assurance que dégage AJEL de Rufisque. Surtout dans la façon de jouer et la gestion des matchs même dans la durée de la compétition. En tout cas, AJEL de Rufisque est une machine bien rodée. Elle est en train d’écrire son histoire. Le cheminement d’AJEL est une trajectoire linéaire de National 2 jusqu’à l’élite. C’est un club qui n’a pas marqué le pas. D’années en années, le club progresse à pas de géant. Aujourd’hui, AJEL démontre à tout le monde que seul le travail paie. Et quand quelqu’un travaille, il faut lui rendre hommage. C’est un honneur de voir un club parti de rien et qui dirige à ce moment le football de notre pays. En ce moment, le football sénégalais a un bon niveau.
À vous entendre, AJEL de Rufisque est un candidat sérieux pour le titre de cette saison ?
Oui ! Incontestablement, même si le football n’est pas une science exacte. Mais, avec l’assurance que dégage AJEL de Rufisque, ce sera difficile de la déloger de la première place. Je vois en AJEL de Rufisque le futur champion.
«La vérité est que le Jaraaf que nous avons vu cette année est différent du Jaraaf que nous connaissons. Le Jaraaf, c’est ma maison, un ancien club que je connais»
Justement, pour ce bouleversement que vous évoquez, des équipes comme l’AS Pikine, le Jaraaf et Guédiawaye FC peinent à se relever. Selon vous, y-a-t-il un brin qui s’est cassé à l’interne au niveau de ces équipes ?
Vous savez, il est très difficile d’atteindre le sommet. Il est difficile aussi de s’y maintenir. Le Jaraaf, par tradition, est une équipe qui dirige le championnat du Sénégal. Le Jaraaf ne peut pas rester une ou deux saisons sans remporter de trophée. Actuellement, il végète au milieu du classement (8e, 25 pts). L’AS Pikine, un autre grand nom de notre football, peine à s’affirmer et à retrouver son lustre d’antan. Cela veut dire quelque part qu’ils ont dormi sur leurs lauriers. L’autosuffisance, parfois, se paie cash. Dans le football, il faut savoir se remettre en question. Je pense que l’erreur du Jaraaf, c’est de ne pas se remettre en question.
La vérité est que le Jaraaf que nous avons vu cette année est différent du Jaraaf que nous connaissons. Le Jaraaf, c’est ma maison, un ancien club que je connais. Pour avoir été ma maison de formation. Cette année, le Jaraaf que j’ai vu est loin du Jaraaf que nous connaissons. L’AS Pikine aussi peine à se relever. Tout cela ne fait que confirmer ma conviction par rapport aux clubs nouveaux qui incarnent le style du club nouveau pour prendre leur place dans le gotha du football sénégalais. Je veux parler d’AJEL de Rufisque. Bravo à son entraîneur (Tabane Dieng), qui fait du bon travail, et à ses dirigeants. Sincèrement, depuis l’année dernière, AJEL est en train de frapper avec insistance à la grande porte pour devenir champion du Sénégal.
Au bas du classement, il y a l’AS Cambérène (16e, 15 pts-12), Sonacos (15e, 17 pts-14), HLM de Dakar (14e, 19 pts-10), Linguère (13e, 19 pts-6),… qui luttent pour le maintien. D’après vous, quelles sont les deux équipes plus proches de la relégation ?
Il reste encore dix journées. Il est encore trop tôt de faire des pronostics, par rapport à la descente. Car, quand on est dans cette zone turbulente, on a des problèmes de gestion du stress, de sérénité. Parce que les gens qui sont dans cette position luttent pour la survie. Et quand on lutte pour la survie, on manque de caractère, de spontanéité même dans la gestion des émotions. Ce qui fait que si vous ne faites pas attention, on y va directement dans le trou. Mais, je pense qu’une équipe comme la Sonacos qui n’est pas stable, malgré son statut d’une équipe d’une grande usine et ses moyens, il y a problème. Par contre, une équipe comme HLM de Dakar, qui est une équipe de quartier et de Navétane, n’a pas assez de moyens comme les autres équipes. Il y a aussi l’AS Cambérène, une équipe de Navétane, qui a fait ses preuves. En un moment donné, pour sa survie, ce n’est plus le Cambérène que dirigeait Abdoulaye Tall. Il y a une décadence par rapport à ce club.
C’est vrai que les hommes ont changé, les habitudes ont changé aussi. Le management a changé. Donc, ce sont des équipes qui luttent pour leur survie et elles n’ont pas assez de moyens. Donc, leur problème, c’est de rester en vie c’est-à-dire de demeurer en première division dans tous les cas. C’est vrai qu’il y a un sursaut, en un moment donné, à l’AS Cambérène. C’est ce qui a emmené sa montée. Mais, dans les clubs traditionnels, il y a souvent des problèmes. Quand l’équipe monte, les gens qui sont dehors ne veulent pas voir ces gens réussir. Il y a des crocs-en-jambe un peu partout. Finalement, l’équipe dégringole. Maintenant, j’espère que les gens vont se ressaisir pour pouvoir maintenir l’équipe dans l’élite. C’est pareil comme HLM de Dakar. En tout cas, ma grande question, c’est la Sonacos qui présente des difficultés chaque année et elle représente quelque chose de grand, c’est-à-dire l’usine qui fabrique l’huile. C’est une entreprise d’État. Une entreprise nationale ne doit pas se retrouver dans ces conditions-là. Voilà, le portrait de ces équipes en difficulté.

Abdou Karim Mané, ancien coach du Jaraaf
Par Cheikh Demba NDIAYE






