Khadim Ndiaye : « Les Français se demandent aussi comment contenir Sadio, Iliman ou Ismaïla »
Ancien gardien des Lions, Khadim Ndiaye revient sans détour sur les moments marquants de sa carrière en sélection. De son sacrifice face au Burkina Faso lors des éliminatoires du Mondial 2018 à la frustration de l’élimination au fair-play en Russie, en passant par les coulisses du vestiaire des Lions, l’ancien portier livre un témoignage sincère et riche en confidences.
Aujourd’hui, quand vous regardez votre carrière internationale, qu’aimeriez-vous que les supporters retiennent de Khadim Ndiaye ?
Mon amour pour le pays, pour le Sénégal. Pour vous prouver cet amour, lors de notre match contre le Burkina Faso, en éliminatoires de la Coupe du monde 2018, je me suis réveillé à l’hôpital après avoir cogné le poteau. Je me suis ouvert la tête. C’était un match que nous devions impérativement gagner. On menait 1-0, ils ont égalisé, puis nous avons repris l’avantage avant la pause. En deuxième mi-temps, sur un centre, je suis parti vers le deuxième poteau. Le ballon filait sur la ligne et je l’ai sorti avec la main. Je savais que j’allais heurter le poteau : soit je laissais entrer le ballon, soit je sacrifiais ma tête. Après ça, j’ai voulu continuer, mais je voyais les joueurs en double, même le ballon. Quelques minutes plus tard, je suis sorti et je me suis réveillé à l’hôpital.
À mon réveil, la première chose que j’ai demandée, c’était le score. J’étais déçu parce que le match s’était terminé à 2-2. Nous étions restés deuxièmes derrière l’Afrique du Sud. Mais quelques jours plus tard, nous avons appris une bonne nouvelle : le match perdu 2-1 contre l’Afrique du Sud, dans des circonstances douteuses avec un arbitrage tendancieux, allait être rejoué. J’étais content parce que j’avais raté le premier match. J’ai joué le retour, nous avons gagné 2-0 à Polokwane et nous nous sommes qualifiés pour la Coupe du monde. Je pense que lors de ces éliminatoires du Mondial 2018, je faisais partie des meilleurs éléments de la sélection.
Vous avez disputé les CAN 2012 et 2017, mais la Coupe du monde 2018 reste le seul grand tournoi international où vous avez débuté comme gardien titulaire du Sénégal. Quel souvenir principal gardez-vous de cette aventure en Russie ?
En 2018, on était bien partis pour faire une grande compétition. D’entrée, nous avions battu la Pologne 2-1 avec de grands joueurs comme Lewandowski. Mais dans le football, il n’y a pas que la valeur de l’équipe. Il y a aussi des détails dans les vestiaires, dont je ne veux pas parler, qui peuvent casser une dynamique. Nous avons été éliminés sur des détails. Le Japon est passé à cause des cartons jaunes. Après cela, plusieurs cadres sont partis. Le coach s’est débarrassé de certains éléments qui polluaient le groupe et a reconstruit une nouvelle équipe qui a fini par remporter la CAN 2022. Nous avons fait notre temps et écrit une partie de l’histoire.
« Au Mondial 2018, il y a eu des infiltrés dans le groupe et cela a perturbé notre bonne dynamique. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a des regrets, mais aussi des leçons. Cela nous permet aujourd’hui de conseiller les jeunes pour qu’ils évitent certaines erreurs.»
Avant le début du Mondial 2018, ressentiez-vous une pression particulière liée à votre statut de numéro un ?
Moi, je n’ai jamais eu de pression. Pour moi, le football se joue sur le terrain. Tu te prépares, tu rencontres un adversaire et tu dois être prêt sur tous les plans. Même si l’adversaire a des arguments, tu dois venir avec des arguments encore plus solides. Et même si tu perds, tu perds les armes à la main.
Comment aviez-vous vécu la préparation de cette compétition avec le groupe d’Aliou Cissé ?
Très bien, comme une équipe ambitieuse. Nous avions joué des matchs amicaux contre le Luxembourg et la Croatie. Nous étions confiants et très homogènes. Mais nous nous sommes négligés. Il y a eu des infiltrés dans le groupe et cela a perturbé notre bonne dynamique. Je ne veux pas entrer dans les détails. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a des regrets, mais aussi des leçons. Cela nous permet aujourd’hui de conseiller les jeunes pour qu’ils évitent certaines erreurs.
Le Sénégal avait bien démarré contre la Pologne. Quelles étaient les discussions autour de Robert Lewandowski, qui faisait partie des meilleurs attaquants du monde ?
Nous ne nous étions pas focalisés sur un seul joueur. Nous nous sommes dit que ce n’était pas du tennis, mais du football, un sport collectif à onze contre onze. Nous connaissions ses qualités, mais nous nous étions préparés tactiquement et défensivement pour empêcher la Pologne d’être dangereuse. Personnellement, j’avais un objectif particulier : moi, un joueur qui évoluait au Horoya de Conakry, j’allais affronter un attaquant légendaire comme Lewandowski dans une Coupe du monde. C’était une fierté de pouvoir arrêter ses tentatives. Je voulais montrer qu’on peut jouer en Afrique et rivaliser avec les meilleurs championnats européens.
« La vie de groupe est essentielle dans ce genre de compétition. Il y a des choses qui doivent rester dans la tanière. Ceux qui restent doivent transmettre ces leçons aux plus jeunes. C’est pourquoi c’est important d’avoir des anciens comme Sadio Mané, Idrissa Gana Gueye ou Kalidou Koulibaly. »
Selon vous, qu’est-ce qui a manqué au Sénégal pour franchir le premier tour ?
On aurait dû nous préparer davantage aux règlements de la compétition, notamment concernant les cartons jaunes et la règle du fair-play. On nous parlait surtout de la VAR pendant les séances vidéo, mais on aurait aussi dû nous expliquer tous les scénarios possibles : différence de buts, confrontations directes, critères de départage… Peut-être que personne n’imaginait qu’une équipe puisse être éliminée sur les cartons jaunes. Je me rappelle qu’en 2015, à la CAN, la Guinée et le Mali avaient été départagés par tirage au sort après une égalité parfaite. Cela prouve qu’en football, chaque détail compte.

Khadim Ndiaye en compagnie de Kara Mbodj
Le groupe du Mondial 2018 était-il particulièrement uni en dehors du terrain ?
Je ne veux pas entrer dans les détails. Mais la vie de groupe est essentielle dans ce genre de compétition. Il y a des choses qui doivent rester dans la tanière. Ceux qui restent doivent transmettre ces leçons aux plus jeunes. C’est pourquoi c’est important d’avoir des anciens comme Sadio Mané, Idrissa Gana Gueye ou Kalidou Koulibaly. Les gens ont beaucoup parlé de Mbaye Niang et Diafra Sakho. Moi, Mbaye était l’un de mes amis les plus proches. À 16 ans, il jouait déjà à l’AC Milan. Nous n’avons jamais douté de son talent. Il a apporté à l’équipe durant la Coupe du monde. Diafra Sakho aussi nous a beaucoup apporté durant les qualifications. C’est comme ça la sélection, chacun apporte quand le sélectionneur lui fait confiance. Moi également, j’ai été titulaire, puis remplaçant, avant de redevenir titulaire. J’ai toujours respecté les choix du coach en travaillant énormément pour être prêt si on fait appel à moi.
Dans une compétition aussi courte et intense qu’une Coupe du monde, quel est précisément le rôle d’un gardien titulaire dans le vestiaire ?
Chacun a son rôle dans le vestiaire, sur le terrain et dans la vie de groupe. Le gardien doit aider son équipe, sauver des buts et donner confiance. Quand les joueurs sentent qu’il y a quelqu’un derrière eux prêt à tout pour ne pas encaisser, ils peuvent se libérer davantage offensivement. Les défenseurs protègent le pays, et les attaquants doivent aller chercher les buts.
Comment se passent les relations entre gardiens durant une compétition d’un mois ? Y a-t-il une vraie solidarité malgré la concurrence ?
En sélection, la concurrence doit être saine. Cela veut dire qu’on a convoqué les trois meilleurs gardiens du pays. Il faut un titulaire, mais les remplaçants doivent pousser derrière lui. S’ils relâchent leurs efforts, le titulaire peut s’endormir sur ses lauriers. Cette concurrence profite au pays. Aujourd’hui, quand Mory Diaw ou Yehvann Diouf voient le niveau d’Édouard Mendy, cela pousse tout le monde vers le haut.
Est-il primordial que les gardiens s’entendent parfaitement pour la réussite d’une sélection ?
Oui, c’est très important. Le cas de Yehvann Diouf lors de la finale de la CAN contre le Maroc l’a montré. Sa réaction était naturelle et loyale : il a aidé son coéquipier quand il l’a senti déstabilisé. Moi, j’ai connu beaucoup de gardiens en sélection : Cheikh Ndiaye, Tony Sylva, Lys Gomis, Alfred Gomis, Abdoulaye Diallo… Nous avions tous la même idée : aider le titulaire en s’entrainant très bien. Tony Sylva, qui était notre entraîneur des gardiens, était même surpris par notre complicité. Nous étions toujours ensemble, même dans le bus.
Donc les deuxième et troisième gardiens ne doivent pas montrer au titulaire qu’ils veulent prendre sa place ?
Ça, c’est surtout en club. En sélection, il y a une hiérarchie. Dans la plupart des équipes nationales, le gardien titulaire reste longtemps en place. Regardez Hugo Lloris avec la France, Neuer avec l’Allemagne ou Pickford avec l’Angleterre. Mais aujourd’hui, le Sénégal a la chance d’avoir plusieurs grands gardiens.
« Même si je n’ai pas gagné de trophée, je suis fier de mon parcours en Equipe nationale A. J’ai participé à ce projet qui a fini par aboutir. Je suis fier que mes frères aient remporté la CAN en 2022. Ce projet ne concerne pas seulement ceux qui ont soulevé le trophée. Chaque génération a apporté sa pierre à l’édifice. »
Après le match contre le Japon, beaucoup de débats avaient eu lieu autour du deuxième but encaissé. Avec le recul, estimez-vous avoir une part de responsabilité ?
Non, ce n’était pas ma responsabilité. J’avais crié : « À moi ! ». Quand un gardien annonce qu’il prend le ballon, les défenseurs doivent s’écarter. Salif Sané voulait bien faire et pensait pouvoir aider à dégager le ballon. Malheureusement, nous sommes tombés tous les deux et le ballon est ensuite entré.
Contre la Colombie, le Sénégal encaisse sur corner par Yerry Mina. Avec le recul, pensez-vous que ce but était évitable ?
C’était compliqué. Avec sa taille et son timing, Yerry Mina était redoutable. Le seul joueur capable d’empêcher cela, c’était Kara Mbodj, mais il n’avait pas joué. Avec Kara, nous encaissions rarement sur coups de pied arrêtés.
Après l’élimination au fair-play, comment le vestiaire avait-il réagi ?
C’était très dur. Nous aurions préféré être éliminés sur le terrain plutôt que sur des cartons jaunes. Mais ce sont des expériences qui forgent. Je pense qu’un carton aurait pu être évité : celui de Mbaye Niang pour gain de temps lors d’un remplacement.
Personnellement, êtes-vous satisfait de votre parcours avec le Sénégal ?
Oui, franchement. Même si je n’ai pas gagné de trophée, je suis fier de mon parcours. J’ai participé à ce projet qui a fini par aboutir. Quand l’équipe est arrivée en finale de la CAN 2019, je n’étais pas de l’aventure parce que j’étais blessé après une fracture subie au Maroc en 2018. Mais je suis fier que mes frères aient remporté la CAN en 2022. Ce projet ne concerne pas seulement ceux qui ont soulevé le trophée. Chaque génération a apporté sa pierre à l’édifice.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la génération actuelle qui disputera la Coupe du monde 2026 ?
Trois Coupes du monde d’affilée, cela prouve que le football sénégalais grandit. Trois finales de CAN depuis 2019, dont deux remportées : cette génération est la génération dorée du Sénégal. Nous avons des joueurs de classe mondiale comme Sadio Mané, Kalidou Koulibaly ou Ismaïla Sarr.
La France de Kylian Mbappé sera l’un des grands défis du Sénégal. Comment peut-on contenir un joueur aussi explosif ?
Pour moi, ce n’est pas seulement un défi contre Mbappé. Il y a trois matchs à jouer. On peut mal commencer et aller loin, comme on peut bien commencer et sortir tôt. Les Français aussi vont se demander comment contenir Sadio Mané, Iliman Ndiaye ou Ismaïla Sarr. Ils ont des armes, nous aussi. Si on passe notre temps à parler uniquement de Mbappé et de l’attaque française, cela peut fragiliser mentalement nos joueurs. Or, nous avons des joueurs de très haut niveau.

Et face à Erling Haaland, quelle doit être l’approche défensive idéale ?
Haaland est un grand attaquant, très puissant et efficace dans les duels. Pour le contenir, il faut un défenseur costaud, capable de répondre physiquement. Je pense que le Sénégal possède ce profil de joueurs avec Koulibaly, Abdoulaye Seck, Moussa Niakhaté ou Mamadou Sarr. Personnellement, j’ai même plus peur d’un joueur comme Ødegaard ou Sørloth dans certaines situations.
« À la première erreur de Souleymane Diawara, je l’ai attrapé par le col du maillot. J’ai même failli lui donner un coup de tête. Moi, quand je suis sur le terrain, c’est moi le patron de la défense. Le gardien de but est le patron. Quiconque commet une erreur, je le remets à sa place. »
Quel regard portez-vous sur les gardiens actuels de la sélection : Édouard Mendy, Mory Diaw et Yehvann Diouf ?
Un regard très positif. Je prie pour que toutes les qualités des gardiens sénégalais, des catégories jeunes jusqu’aux internationaux, se retrouvent entre les mains d’Édouard Mendy puisqu’il est notre titulaire. Mendy n’a pas besoin qu’on lui souhaite un bon match. On lui souhaite surtout la santé et qu’il soit à 100 % physiquement et mentalement.
Avez-vous regardé la Coupe du monde 2002 de Tony Sylva, qui deviendra plus tard votre entraîneur des gardiens ?
Oui, bien sûr. En 2002, j’étais à Louga et nous nous inspirions tous de Tony Sylva. Mais chaque génération apporte ses phénomènes. Aujourd’hui, nous avons Édouard Mendy, qui a remporté les plus grands trophées individuels en Europe. Quand Tony Sylva est devenu mon entraîneur en sélection, il m’a énormément apporté. J’ai débuté officiellement avec le Sénégal en 2010 contre la Grèce, lors de son dernier match international. Il m’a vu lors de mon premier match. En défense, il y avait Kader Mangane et Souleymane Diawara, qui évoluaient alors dans de grands clubs, alors que moi, je venais de la Linguère de Saint-Louis. À la première erreur de Souleymane Diawara, je l’ai attrapé par le col du maillot. J’ai même failli lui donner un coup de tête. Moi, quand je suis sur le terrain, c’est moi le patron de la défense. Le gardien de but est le patron. Quiconque commet une erreur, je le remets à sa place. Après le match, chacun retrouve sa vie, ses voitures de luxe, ses maisons et son argent. Mais sur le terrain, c’est le Sénégal qui nous unit. Peu importe qui tu es ou le club dans lequel tu joues, je te remettrai à ta place si nécessaire.
Existe-t-il une performance d’un gardien sénégalais qui a particulièrement marqué Khadim Ndiaye ?
Oui, Tony Sylva en 2002. Il ne jouait quasiment pas en club à Monaco, mais il avait réalisé une CAN et une Coupe du monde exceptionnelles. Avant lui, Oumar Diallo aussi m’avait marqué. Le Sénégal a toujours eu de grands gardiens.
Entretien réalisé par Ndeye CAMARA






