CAN 2012 – Le naufrage absolu : comment les Lions ont sombré à Bata
Ils étaient annoncés comme les nouveaux rois d’Afrique. Une armada offensive, une génération en feu, un pays convaincu que l’histoire allait enfin basculer de son côté. Et pourtant, en quelques jours, tout s’est écroulé : mental fissuré, excès de certitudes, adversaires mieux préparés, humiliation sportive. La CAN 2012 reste le plus grand crash des Lions — une déroute que Babacar Khalifa Ndiaye dissèque comme nul autre dans son ouvrage-fleuve. Voici l’histoire d’un favori qui s’est fait dévorer, morceau par morceau.
Il existe des défaites dont les supporters se relèvent. Et il existe des débâcles qui impriment une marque indélébile dans la mémoire collective. La CAN 2012 appartient à la seconde catégorie — un traumatisme national.
La débandade de Bata : chronique d’un naufrage annoncé
Janvier 2012.
Le Sénégal débarque en Guinée équatoriale avec l’arrogance légitime des grandes équipes. Une attaque de rêve : Demba Ba, Papiss Cissé, Moussa Sow… trois buteurs qui affolent l’Europe. Une génération que tout le continent craint. Le pays entier respire la confiance. Les images de l’aéroport de Dakar, bondé, rythmé par les tam-tams et les cris d’espoir, semblent annoncer une épopée.
Et pourtant…
Dans son livre, Babacar Khalifa Ndiaye le dit sans détour : les premiers signes de défaillance n’étaient pas visibles sur le terrain, mais dans les coulisses.
Un groupe brillant, mais fracturé
L’auteur raconte notamment cette scène, révélatrice lors d’une séance d’entraînement à Malabo, un membre du staff lâche, fataliste : « Ils n’ont pas encore compris qu’ils ne jouent pas pour eux, mais pour un pays entier. »
Car déjà, certains joueurs se regardent de travers. Chacun veut être le héros, la star du tournoi. L’ego circule plus vite que le ballon. Des sous-groupes se forment. L’esprit de meute, qui avait porté les Lions en 2002, semble absent.
Le sélectionneur Amara Traoré tente de maintenir la cohésion, mais Ndiaye souligne un aspect marquant : le discours ne passe plus. Certains cadres ne se sentent pas concernés. D’autres considèrent déjà le tournoi comme gagné d’avance. Et dans ces moment-là, la CAN ne pardonne jamais.
Mais derrière cette façade dorée se cachait un édifice fragile. Et il n’aura suffi que d’un choc initial pour que tout s’effondre.
C’est ce que raconte, avec précision et parfois douleur, Babacar Khalifa Ndiaye dans ‘’Le Sénégal à la CAN de foot : pourquoi les Lions n’y arrivent toujours pas ?’’, un livre qui lève le voile sur ce que les caméras n’ont jamais montré.

Guirane Ndaw et Kader Mangane surpris par la vivacité des Zambiens
“S’ils ne perdaient pas 10–0, ils auraient une prime” : L’anecdote qui dit tout
Tout commence par un témoignage incroyable, presque surréaliste. Khadim Ndiaye, gardien numéro 2 de la sélection confie à l’auteur ce que lui a rapporté un « ami zambien ». Avant le coup d’envoi, le sélectionneur de la Zambie avait dit à ses joueurs de venir observer le vestiaire du Sénégal pour voir de leurs propres yeux la puissance offensive qui leur faisait face.
Le discours était direct, presque fataliste : « Tenez vingt minutes sans prendre un but. Et si vous ne perdez pas 10–0, la fédération vous donnera une prime. »
Mais voilà : ce sont ces mêmes Zambiens, censés plier, qui ouvrent le score après un quart d’heure par Mayuka… avant de s’imposer 2–1.
Ce n’est pas seulement une défaite. C’est un séisme mental. La Zambie, future championne, joue avec le cœur. Le Sénégal, lui, joue avec son CV.
Un ressort cassé : le doute s’infiltre dans la tanière
Selon Me Augustin Senghor, alors président de la FSF, cette défaite a été un choc interne dont l’équipe ne s’est jamais remise : « La motivation et la solidarité s’étaient étiolées. Un ressort s’était cassé. Les adversaires ont compris qu’il y avait quelque chose à prendre. »
Et ils ne s’en sont pas privés. La Guinée équatoriale d’abord, puis la Libye, appliqueront la même recette : patience, discipline et exploitation de la moindre faille mentale.
Le Sénégal n’avait plus de marge, plus de certitude, plus de flamme. Et très vite, les Lions étaient devenus la proie idéale. Trois matchs, trois défaites, trois fois 1–2 : l’abîme. Le verdict final est historique… mais pour de mauvaises raisons : zéro point, trois défaites, trois fois le même score (2–1). Jamais le Sénégal n’avait vécu une CAN aussi catastrophique. Mais ce qui se passait dans la tanière était encore plus révélateur.
« Personne n’avait la grosse tête »… ou si ?
Pape Latyr Ndiaye, champion du Sénégal avec l’US Ouakam et troisième gardien dans cette CAN, jure que tout le monde était concentré : « Personne n’avait la grosse tête. On y croyait fort, mais on n’avait pas d’excès de confiance. » Mais Khadim Ndiaye, lui aussi dans le groupe, dit exactement l’inverse : « Nous avons manqué d’humilité. On se croyait supérieurs à tout le monde. On pensait que les matchs de poule étaient une formalité. »
Cette contradiction éclaire parfaitement le mal profond. Un groupe talentueux mais désaligné, avec une lecture biaisée de ses propres forces. Une entrée en compétition ratée : le péché originel Pour Me Senghor, le nœud du problème se situe ailleurs : « Nous n’avions pas joué notre entrée dans la compétition. On n’avait pas su entrer dans le dur. »
Trop de certitudes, trop de pression, trop peu d’adaptation.
Et la Zambie, galvanisée par sa victoire surprise, a pris confiance jusqu’à aller décrocher l’un des titres les plus mémorables de son histoire. Pendant que le Sénégal doutait, Hervé Renard connaissait tout. Le passage le plus frappant du livre est peut-être celui-ci. Après la victoire zambienne, Hervé Renard déclare à la délégation sénégalaise, à l’hôtel de Bata : « Je connais vos joueurs comme si je les avais formés. Je connais leurs forces, leurs faiblesses, parce que je les suis tous les week-ends en club. »
Il avait décortiqué les Lions dans les moindres détails, notamment ce fameux système à quatre attaquants qui faisait la force du Sénégal en éliminatoires.
Le contraste est cruel :
- une équipe sénégalaise sûre de sa supériorité,
- un sélectionneur zambien qui connaissait son adversaire comme un manuel scolaire.
Le moment où tout bascule : la défaite contre la Guinée équatoriale
Le deuxième match restera comme l’un des plus incompréhensibles de l’histoire des Lions. Une équipe sur le papier largement supérieure… mais incapable de dompter la fougue d’un pays hôte transcendé. Ce soir-là, le Sénégal perd plus qu’un match. Il perd son âme.
Libye 2-1 Sénégal : l’humiliation totale
Le livre décrit ce dernier match comme un supplice. Une équipe qui joue sans conviction, des regards vides, des jambes lourdes. Le Sénégal ne joue plus pour gagner, il joue pour rentrer. Une génération en or, mais un mental en plomb. Le livre de Babacar Khalifa Ndiaye met en lumière une réalité souvent tue : le Sénégal n’a pas perdu uniquement à cause du jeu. Il a perdu à cause de son état d’esprit. Trop de confiance, trop de pression, trop de déconnexion entre l’intention et la réalité du terrain. Et surtout, une incapacité structurelle — qui traverse l’histoire des Lions — à assumer le statut de favori.
Un peuple meurtri
Le retour à Dakar est glacial. Dans les rues, le silence domine. Les télés sont éteintes dès la page de sport. Les radios parlent de « honte », de « fiasco », de « traumatisme national ». Cette génération devait être celle des réparations, du renouveau, du retour en force après la désillusion de 2008. Mais elle devient finalement l’une des plus grandes occasions gâchées de l’histoire des Lions.
Pourquoi ce naufrage ?
L’auteur identifie plusieurs failles majeures :
- Manque d’humilité et excès de confiance.
- Une préparation bâclée et mal planifiée.
- Une gestion psychologique insuffisante.
- Des choix tactiques hésitants.
- Une absence de leadership sur le terrain comme en dehors.
Le naufrage qui a reconstruit les Lions
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette humiliation a été salutaire.
Elle a exposé :
- le manque d’humilité,
- la fragilité mentale,
- les insuffisances tactiques,
- l’absence d’homogénéité,
- les erreurs de préparation.
En révélant ces failles, elle a permis au football sénégalais de repartir sur des bases plus solides. C’est en regardant droit dans les yeux cette débâcle que le Sénégal a entamé, des années plus tard, sa marche vers le sacre continental. A Bata, le Sénégal a touché le fond. Mais c’est en touchant le fond qu’on pousse vers le haut. La CAN 2012 n’est pas seulement une défaite. C’est un avertissement, un miroir, et une leçon de construction mentale.
Elle restera comme l’un des épisodes les plus sombres… mais aussi comme l’un des plus utiles. Parfois, il faut perdre beaucoup pour apprendre à gagner. Ce fiasco n’a pas seulement marqué une génération de supporters. Il a aussi remis à plat le football sénégalais. C’est dans cette douleur-là qu’est née l’exigence moderne, celle qui mènera dix ans plus tard… au sacre de 2022.
La CAN 2012 fut un naufrage. Mais un naufrage fondateur.
Khadim DIAKHATÉ







