Du rêve au cauchemar : Enquête sur l’affaire Cheikh Touré, footballeur tué au Ghana
Parti au Ghana pour vivre son rêve de footballeur professionnel, Cheikh Touré, jeune gardien sénégalais, a perdu la vie dans des conditions suspectes. Derrière ce drame se cache un système bien organisé de faux agents et de recruteurs »sans scrupules », qui exploitent la naïveté et les ambitions des jeunes talents ouest-africains. Notre enquête révèle l’étendue de ce trafic et les failles d’un système sportif vulnérable.
Le 17 octobre 2025, la ville de Kumasi, au centre du Ghana, s’éveille sur une nouvelle tragique : le corps sans vie d’un jeune footballeur sénégalais, Cheikh Touré, a été transporté à l’hôpital public de Manhyia. Selon les premiers éléments, il aurait été amené par un individu, nommé Issah, se présentant comme son frère, affirmant qu’il avait été victime d’un accident. Les médecins indiquent qu’il était déjà décédé à son arrivée.
Cheikh Touré, formé à l’académie Esprit Foot de Yeumbeul était parti au Ghana quelques semaines plus tôt, convaincu qu’un test lui ouvrirait les portes d’un club marocain. En réalité, derrière cette promesse se cachait un réseau d’escrocs opérant entre Dakar et Kumasi. Les échanges de la famille de la victime avec les ravisseurs montrent que la somme de 650 000 francs CFA avait été envoyée dans l’espoir de le libérer.
Enquête ouverte au Sénégal et au Ghana
Les autorités ghanéennes ont ouvert une enquête après la mort jugée « non naturelle » d’un ressortissant sénégalais, survenue à Kumasi, dans la région d’Ashanti. Selon un communiqué de la Police régionale d’Ashanti, le défunt, identifié sous le nom de Cheikh Touré, âgé de 20 ans, a été conduit à la morgue d’Ebenezer à Tafo par un individu se présentant comme son frère.
Les premières investigations indiquent que cet homme, nommé Issah, aurait d’abord transporté la victime à l’hôpital public de Manhyia, le 16 octobre 2025, affirmant que Cheikh Touré avait été blessé dans un accident. Toutefois, les registres de l’hôpital mentionnent que le jeune Sénégalais était déjà décédé à son arrivée, avec plusieurs blessures abdominales.
Face à ces incohérences, la police a immédiatement ouvert une enquête criminelle pour déterminer les circonstances exactes du décès. Le commandement de la police régionale d’Ashanti a assuré que toutes les ressources nécessaires sont mobilisées pour faire la lumière sur cette affaire et que toute personne disposant d’informations utiles est invitée à contacter le Département régional des enquêtes criminelles (CID) de Kumasi.
Le Sénégal a aussi déclenché une enquête pour faire la lumière sur cette affaire. Le Ministère de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur a confirmé que les premières investigations « indiquent que M. Touré aurait été victime d’un réseau d’escroquerie et d’extorsion de fonds ».
Contacté par D Sports, le ministère des Sports précise que « la démarche évoquée ne relève pas de sa compétence directe, mais plutôt du ministère des Affaires étrangères, qui a déjà entamé les démarches avec les autorités ghanéennes ».
Selon la cellule de communication, « une enquête est ouverte pour faire la lumière sur ce drame, et plusieurs pistes sont à l’étude pour identifier les responsables ».
Le ministère rappelle par ailleurs que « la Fédération sénégalaise de football, en tant que délégataire de service public, dispose de la compétence en matière d’encadrement et de suivi des jeunes joueurs ». Il a aussi expliqué que « des textes existent, au niveau national comme au sein de la FIFA, pour encadrer ces pratiques », ajoutant que « l’État a le devoir de veiller à la sécurité de ses citoyens en s’appuyant sur la fédération ».
Enfin, sur la question de la prévention, la même source indique que « la sensibilisation reste continue, notamment auprès des parents et des encadrants », précisant qu’il s’agit d’un « travail permanent que le ministère poursuit dans toutes les disciplines sportives ».

Cheikh Touré (à gauche) et Bamba à droite), deux jeunes footballeurs sénégalais victimes d’un réseau de faux recruteurs.
Cheikh Touré, un jeune ambitieux
Né en 2004, fils unique, Cheikh Touré avait perdu une sœur en 2023. Son parcours sportif a commencé dans le quartier ASC Lakalé, avant d’intégrer le centre Cana à Guédiawaye, spécialisé dans la formation des gardiens de but. Il s’entraînait au stade Amadou Barry, sous la houlette du coach Babacar Fall.
Plus tard, il a rejoint l’académie Esprit Foot de Yeumbeul. Frustré de ne pas recevoir le même équipement que les nouvelles recrues, il avait décidé de ne plus se rendre au centre. Un encadreur anonyme de l’académie témoigne : « C’était un jeune ambitieux, toujours soucieux d’aider sa famille. Très pieux, il ne manquait jamais ses prières et portait toujours son jallaba blanc. »
La mère de Cheikh Touré témoigne, la voix tremblante : « La mort en soi n’est pas difficile à accepter, mais la façon dont mon fils a perdu la vie me laisse sans voix. C’est son ami Bamba qui l’a convaincu d’aller au Ghana pour passer des tests. J’ai réussi à réunir 220 000 F CFA pour financer son voyage. D’abord, je lui ai donné 50 000 F pour qu’il s’achète une valise, règle quelques détails et se fasse une coupe avant le départ.
Il est arrivé au Ghana un samedi, vers 4 heures du matin, et m’a envoyé un message vocal pour me le dire. Une fois sur place, il m’a informée qu’il devait encore 850 000 F CFA, sinon il serait refoulé et tout serait perdu. J’ai rassemblé mes économies, réussi à réunir 500 000 F, puis j’ai confié la somme à son père, qui l’a envoyée.
Le lendemain, Cheikh m’a encore demandé 150 000 F, expliquant que le coach lui avait fait une faveur malgré son arrivée tardive. J’ai encore envoyé l’argent.
Plus tard, aux alentours de minuit, un homme à l’accent étranger m’a appelée. Il m’a demandé si j’étais bien la mère de Cheikh Touré. Quand j’ai répondu oui, il m’a dit que Cheikh avait fait un accident. J’ai crié, pensant qu’il était déjà mort.
On m’a ensuite envoyé des photos de mon fils… Il était allongé, presque sans couverture. Son visage avait changé, et il portait des blessures au niveau de l’abdomen et de la gorge. »
La voix brisée, elle conclut : « Ce que je peux dire de mon fils, c’est qu’il était un jeune homme pieux, toujours avec son chapelet à la main, et il ne manquait jamais une prière. »
Son ami Bamba, qui serait lui aussi victime du réseau, avait encouragé Cheikh à partir, convaincu qu’il y trouverait une vie meilleure. Le voyage, effectué principalement par la route terrestre, a duré six jours. Les ravisseurs ont ensuite exigé 850 000 francs CFA, dont la famille a réussi à réunir 650 000.
Un système qui exploite les jeunes talents
Ces réseaux reposent sur :
- Des fausses académies aux noms prestigieux ;
- Des tournois de détection servant de vitrine ;
- Des agents non agréés qui exploitent les rêves des jeunes.
Un ancien recruteur sénégalais explique : « Certains organisent des voyages entiers vers le Ghana, le Maroc ou la Turquie, sans aucun club derrière. Ils encaissent l’argent et laissent les jeunes livrés à eux-mêmes. »
Des investigations montrent que le réseau qui a attiré Cheikh Touré opérait depuis Dakar avec des relais à Accra et Kumasi. Des échanges WhatsApp et des transferts d’argent via Wave et Orange Money confirment l’ampleur du système.
Le calvaire d’Amadou Sy : quand l’espoir tourne au cauchemar
À Darou Djoub, à quelques encablures de Dakar, la famille Sy vit depuis plusieurs mois un drame qui ressemble à celui de Cheikh Touré. Amadou Sy, jeune passionné de football, a quitté le pays en mars 2025, convaincu qu’un avenir l’attendait au Ghana. Depuis, il serait retenu par des ravisseurs, quelque part au Ghana.
Selon Alassane, un proche du jeune homme, tout aurait commencé par une promesse : « Amadou nous avait parlé d’un ami déjà au Ghana, dans une académie. Il disait que son nom figurait sur la liste du club, la PAC Académie. Il croyait sincèrement que c’était sa chance. »
Mais à peine arrivé sur place, les choses ont tourné au cauchemar. Les ravisseurs ont rapidement exigé 850 000 francs CFA pour “régulariser” sa situation, sous menace d’un renvoi immédiat. « C’est exactement le même procédé que celui utilisé pour Cheikh Touré », déplore Alassane.

Amadou Sy (à gauche) a ses côtés deux autres jeunes Sénégalais aujourd’hui aux mains des ravisseurs.
La famille ruinée pour sauver un fils
Face aux appels à l’aide répétés, la famille d’Amadou s’est débattue pour réunir l’argent. Le père témoigne, les yeux fatigués par des mois d’angoisse : « Après plusieurs demandes d’argent, j’ai compris que c’était un piège. Je lui ai dit d’essayer de partir en Côte d’Ivoire, ou à défaut, de rejoindre la Mauritanie où mon frère pouvait l’accueillir. Mais entre-temps, nous étions déjà endettés. Pour continuer à l’aider, nous avons dû vendre les deux tiers de notre maison familiale. »
Des échanges WhatsApp et preuves de transferts via Wave consultés par notre rédaction confirment les propos du père : près de 3,4 millions de francs CFA ont été envoyés à un numéro enregistré au Burkina Faso.
« Nous pensions le sauver, mais plus nous envoyions de l’argent, plus on nous réclamait », confie le père, la voix brisée.
Comment fonctionne le réseau ?
Nos investigations révèlent un système sophistiqué et méthodiquement organisé, qui cible les jeunes talents ouest-africains en promettant carrière et succès, avant de les plonger dans un cauchemar.
Un présumé responsable du réseau, basé à Petit Mbao et présenté comme le bras droit local, a été contacté par Dsports. Pour obtenir des informations, notre équipe s’est fait passer pour un proche des victimes. Sous couvert de confidentialité, il a peu répondu : selon lui, il n’est pas au Sénégal, se dit menacé et sous pression, et refuse que son visage apparaisse sur les réseaux sociaux.
D’après nos sources, cet individu aurait recruté la première victime en janvier 2025. La méthode est toujours la même : chaque nouvelle recrue est incitée à convaincre ses proches de rejoindre le réseau. On ignore si ces derniers y consentent volontairement ou sous contrainte, mais tout indique qu’il s’agit d’un même réseau criminel, bien structuré et en pleine expansion.
Certaines victimes reçoivent même des fiches de renseignements détaillées, indiquant des destinations précises : d’abord Ghana, puis Maroc, et parfois Côte d’Ivoire. Chaque étape est planifiée, chaque mouvement calculé, exploitant la confiance et les ambitions des jeunes footballeurs.
Les présumés « coachs » demandent systématiquement de l’argent pour des procédures administratives et sportives : visites médicales, tests, équipements, etc. Au départ, tout semble normal et volontaire. Mais une fois sur place, la réalité bascule : le rêve se transforme en enfer, les promesses initiales s’évaporent, et les jeunes se retrouvent piégés dans un système qu’ils n’avaient jamais imaginé.
Ce réseau démontre la vulnérabilité de jeunes talents ambitieux, pris entre leurs rêves de carrière et les pratiques criminelles de manipulateurs sans scrupules. Derrière chaque transfert, chaque test, chaque fiche de renseignement, se cache un engrenage méthodique, prêt à exploiter la naïveté et l’enthousiasme des jeunes footballeurs ouest-africains.
Le cas d’Abdoulaye Thiam et l’expérience révélatrice de son ami
Abdoulaye Thiam fait partie des jeunes victimes aux mains des ravisseurs, dans ce qui semble être un réseau bien structuré visant les jeunes talents du football ouest-africain. Mais son ami, qui a failli subir le même sort, raconte avec précision comment il a échappé à ce piège mortel.
« J’ai fait le voyage trois fois pour des tests : en Turquie, en Belgique, et la dernière fois à Dubaï. Nous sommes partis sans problème via un soi-disant recruteur du nom d’Ibrahima, qui parle français et anglais. Mais une fois arrivé, il nous a demandé 650 000 francs CFA pour l’intégration dans le club. J’ai immédiatement contacté un ami en France, lui ai expliqué la situation, et il m’a conseillé de retourner au Sénégal. »
Cet avertissement a probablement sauvé sa vie. Selon notre source, les recruteurs ne se contentent pas de promettre des contrats : ils utilisent la peur, les menaces et parfois la violence pour extorquer des fonds supplémentaires. L’ami d’Abdoulaye explique que certains jeunes se voient menacer physiquement ou voient leurs proches ciblés s’ils refusent de payer.
La famille d’Abdoulaye, consciente du danger qui plane sur lui, a réussi à rassembler plus de 400 000 francs CFA, alors que les ravisseurs continuent d’exiger 850 000 francs CFA. L’envoi complet de la somme a été suspendu en raison du décès tragique du frère d’Abdoulaye, survenu il y a deux jours. Nos sources indiquent que la pression psychologique sur la famille est immense, avec des menaces récurrentes par messages et appels anonymes, souvent envoyés depuis des numéros étrangers.
Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que ce réseau semble exploiter les liens d’amitié entre jeunes. Les recruteurs encouragent les victimes à convaincre leurs amis de les rejoindre. Certains jeunes reçoivent même des fiches de renseignements détaillées, précisant les pays de destination : d’abord le Ghana, puis le Maroc, et parfois la Côte d’Ivoire.
Nos tentatives pour obtenir des informations auprès de journalistes ghanéens sur l’impact de cette affaire dans le pays se sont révélées infructueuses. Aucun confrère n’a répondu à nos appels ni à nos messages.
Selon plusieurs sources, les recruteurs sont souvent des agents locaux non agréés, qui collaborent avec des intermédiaires dans les pays voisins pour sécuriser les fonds et maintenir le contrôle sur les jeunes. Les familles, souvent désespérées, sont poussées à vendre des biens, emprunter ou mobiliser des proches à l’étranger pour tenter de sauver leurs enfants.
Enfin, ce cas révèle une tendance inquiétante : les jeunes talents sportifs sont ciblés non pas pour leur potentiel, mais pour l’argent que leurs familles peuvent générer. Dans ce contexte, les autorités sénégalaises et ghanéennes font face à un double défi : protéger leurs jeunes ressortissants et démanteler un réseau transfrontalier bien organisé.
Par Khadim DIAKHATÉ







