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Edito : CAF et FIFA complices d’une jurisprudence marocaine très dangereuse

Un mois. Un mois de reports, d’audiences renvoyées, d’incertitudes entretenues. Un mois à attendre, enfermés, pendant que la finale s’éloignait et que l’émotion retombait. Puis le verdict est tombé. Lourd. Disproportionné. Accablant. La condamnation des supporters sénégalais au Maroc en marge de la finale n’est pas une simple décision de justice : c’est un signal glaçant envoyé au football africain.

Pendant plus d’un mois à Tanger puis à Rabat, ces supporters ont incarné ce que notre pays sait offrir de meilleur : ferveur, élégance, discipline. Leur sportivité a été saluée partout. Ils ont chanté, dansé, coloré les tribunes. Ils ont fait honneur au Sénégal et à l’Afrique. Puis, au cœur d’une finale au scénario cruel pour le pays hôte, un incident regrettable, certes a été gonflé, amplifié, dramatisé. Comme si la frustration d’une défaite devait trouver des coupables. Comme si l’émotion d’un soir autorisait les raccourcis d’un mois.

Poursuivre ces supporters pour hooliganisme relève d’une lâcheté sans nom. Beaucoup n’ont fait que répondre à des provocations. Certains sont même descendus pour calmer la situation et éviter l’embrasement. Les transformer en criminels, c’est travestir les faits. Les juger dans un climat électrique, après plusieurs reports, en laissant planer l’ombre d’un procès équitable plusieurs fois bafoué, c’est ouvrir une jurisprudence dangereuse pour le Maroc, la CAF et la FIFA.

Car le précédent est là. Et il est lourd de conséquences. Les supporters marocains du Wydad Athletic Club et du Raja Club Athletic sont régulièrement pointés du doigt pour des débordements à l’extérieur. La semaine passée encore, ceux du AS FAR ont causé des dégâts au Caire en marge d’un match de Ligue des champions face à Al Ahly SC. Faut-il imaginer l’Égypte invoquant sa souveraineté pour enfermer et oublier ces supporters derrière les barreaux ? Qui accepterait une telle dérive ? Qui pourrait ensuite garantir la sécurité et la liberté de circulation des fans lors des compétitions internationales ?

Le souvenir est encore frais : lors du tournoi de football des Jeux olympiques d’été de 2024, des supporters marocains ont envahi la pelouse lors du match contre l’Argentine, provoquant une longue interruption. Ont-ils été poursuivis pour hooliganisme ? Ont-ils été condamnés à des peines de prison ? Non. Parce que le football, partout ailleurs, sait distinguer l’incident de la criminalisation.

Même logique ailleurs en Afrique. Quand des supporters de l’USM Alger ont cassé des chaises à Diamniadio et se sont heurtés aux forces de l’ordre, fallait-il les enfermer à Rebeuss ? Le ASC Jaraaf a assumé les conséquences financières. Mais on n’a pas brisé des vies.

Un pays hôte est souverain, certes. Mais accueillir une compétition internationale implique d’accepter de céder une infime part de cette souveraineté au nom d’un principe supérieur : la protection équitable de tous les acteurs du jeu. Si la CAF et la FIFA ferment les yeux sur cette forfaiture, elles se rendent complices d’une situation explosive. Le football africain ne peut devenir un espace où la frustration nationale dicte les verdicts.

Et que dire du silence ? Celui d’une diplomatie sénégalaise étrangement atone. Celui de dirigeants qui célèbrent pendant que dix-huit de leurs plus fidèles soutiens croupissent en prison. Les joueurs, champions d’Afrique, portés par une marée humaine au départ du stade Léopold Sédar Senghor, ont-ils mesuré la portée de leur mutisme ? À l’exception notable de Pape Matar Sarr, le silence a dominé. On évoque des discussions feutrées de certains cadres comme Kalidou Koulibaly, des démarches en coulisses. Mais face à l’injustice, la discrétion ressemble trop souvent à une démission.

Le Sénégalais n’est pas un provocateur. Mais il ne tend pas indéfiniment l’autre joue. Les Égyptiens et leurs lasers se souviennent que la tension peut être réciproque. Si cette condamnation devient la norme, si chaque État se met à brandir la prison comme réponse à des incidents de tribunes, alors les déplacements de supporters deviendront des expéditions à haut risque judiciaire. Le football africain s’en trouvera mutilé.

Cette affaire dépasse dix-huit hommes. Elle pose une question fondamentale : veut-on d’un football de fraternité ou d’un football de représailles ? Si la réponse n’est pas claire, alors les prochaines finales se joueront sous la menace, et non sous la ferveur.

Le verdict prononcé n’est pas seulement sévère. Il est dangereux. Et l’Histoire retiendra ceux qui auront parlé… et ceux qui auront préféré danser pendant que d’autres payaient le prix fort.

D.V.

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