Focus – Adversaires du Sénégal : des Crocodiles minimalistes, muets… mais toujours debout
Qualifié sans bruit, presque à pas feutrés, le Soudan s’avance en huitième de finale de la Coupe d’Afrique des Nations comme une anomalie statistique et une énigme footballistique. Troisième du groupe E avec seulement 3 points, les Crocodiles du Nil ont réussi l’impensable : se hisser en phase à élimination directe sans inscrire le moindre but de leur propre fait lors des matches de poule.
Une qualification hors normes
Le parcours soudanais en phase de groupes tient du paradoxe. Trois matches, zéro but marqué, cinq encaissés, mais une qualification arrachée grâce à une victoire aussi précieuse qu’insolite. Face à la Guinée équatoriale, lors de la deuxième journée, le Soudan s’impose 1-0… sur un but contre son camp de Saúl Coco. Un succès minimaliste, presque accidentel, qui s’avérera décisif.
Avant et après cet exploit singulier, la réalité est plus brutale : une lourde défaite contre l’Algérie (0-3), puis un revers face au Burkina Faso (0-2), malgré un penalty manqué qui aurait pu changer la donne lors du dernier match. Suffisant néanmoins pour terminer parmi les meilleurs troisièmes et prolonger l’aventure continentale.
Une stérilité offensive inquiétante
Les chiffres sont implacables. En 2025, le Soudan n’a inscrit qu’un seul but en 11 matches officiels, toutes compétitions confondues. Pire encore, si l’on exclut la Coupe arabe et le CHAN, les Faucons de Jediane restent sur huit rencontres consécutives sans qu’aucun de leurs joueurs ne trouve le chemin des filets.
Le seul but de l’année civile a été marqué en mars, face au Soudan du Sud (1-1), par Mohamed Eisa. Une disette offensive extrême, presque unique à ce niveau, que les Soudanais rêvent évidemment de briser face au Sénégal, champion d’Afrique en titre et référence du football continental.
118e mondial, mais plus la proie facile d’hier
Classé 118e au classement FIFA, le Soudan n’avance pas avec l’étiquette d’un favori. Pourtant, l’équipe actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle qui pliait rapidement face aux Lions de la Teranga par le passé. Depuis 2023, le pays est frappé par une guerre dévastatrice qui a bouleversé jusqu’aux fondations du football national.
Privés de leur public et de leurs infrastructures, les Soudanais sont contraints de délocaliser leurs matches à domicile, tour à tour au Soudan du Sud, en Mauritanie ou récemment en Libye. Loin d’affaiblir le groupe, cette instabilité semble avoir forgé une identité : bloc compact, discipline tactique, solidarité extrême. Le Soudan joue désormais chaque match comme un combat, chaque minute comme une résistance.
Mohamed Abdel Rahman, le symbole
Dans cette équipe peu prolifique, un nom se détache : Mohamed Abdel Rahman, surnommé Al-Ghorbal. Attaquant d’Al-Hilal Omdurman, il est le à 13 buts en 46 matchs. Son expérience, acquise aussi bien sur la scène locale qu’à l’étranger, en fait le principal point d’appui offensif des Faucons de Jediane.
Même s’il traverse, comme ses partenaires, une période de disette, Abdel Rahman reste l’homme capable de faire basculer un match sur une demi-occasion. À ce niveau de la compétition, un seul éclair peut suffire.
Kwesi Appiah, l’homme de la reconstruction
À la tête de cette sélection se trouve un technicien chevronné : Kwesi Appiah. Le Ghanéen de 64 ans a été nommé en septembre 2023, succédant à Badou Zaki après l’échec de qualification pour la CAN 2023. Ancien international ghanéen, Appiah connaît parfaitement le football africain.
Il a dirigé les Black Stars à deux reprises (2012-2014 puis 2017-2020), les menant notamment à la Coupe du Monde 2014 au Brésil. Passé par Asante Kotoko et Al Khartoum, il apporte au Soudan une organisation rigoureuse et une culture du résultat, même dans l’adversité. Son objectif est clair : rendre cette équipe compétitive, même sans flamboyance.
Un héritage historique contrasté
Le Soudan n’est pas un novice sur la scène continentale. Bien au contraire. Il fait partie des pionniers du football africain. Son premier match officiel remonte au 16 novembre 1956, face à l’Éthiopie (défaite 2-1). Il participe à 10 phases finales de CAN, avec un sommet historique : la victoire en 1970, à domicile.
Lors de cette CAN mémorable, les Soudanais dominent le Cameroun (2-1) et l’Éthiopie (3-0), tombent face à la Côte d’Ivoire (0-1), avant d’éliminer l’Égypte en demi-finale (2-1) et de battre le Ghana en finale (1-0). Le seul trophée continental du pays.
Finaliste en 1959 et 1963, demi-finaliste lors de la toute première CAN en 1957, le Soudan a ensuite connu un long passage à vide entre 1978 et 2007, marqué notamment par sa plus lourde défaite historique : 8-0 contre la Corée du Sud, en 1979.
Retours timides et derniers éclats
Revenu sur la scène africaine à partir de 2007, le Soudan alterne entre espoirs et désillusions. À la CAN 2008, il subit trois défaites (trois fois 0-3) sans marquer le moindre but. En 2012, en revanche, il signe l’un de ses meilleurs parcours modernes : deuxième de son groupe derrière la Côte d’Ivoire, avant de tomber en quarts face à la Zambie, future championne.
Jamais qualifié pour une phase finale de Coupe du monde, le Soudan n’a participé qu’à une seule édition des Jeux olympiques, en 1972.
Face au Sénégal, entre défi et foi
Surnommés à la fois Sokoor Al Jediane (les Faucons de Jediane) et les Crocodiles du Nil, les Soudanais abordent ce huitième de finale face au Sénégal sans complexe, mais avec lucidité. Leur force réside moins dans leur attaque que dans leur capacité à résister, fermer les espaces et frustrer l’adversaire.
Muets devant le but, mais toujours vivants dans la compétition, ils incarnent ce football de survie, nourri par l’épreuve et la résilience. Face aux Lions, le défi est immense. Mais l’histoire récente de la CAN a prouvé qu’aucune statistique, aussi sévère soit-elle, n’interdit de rêver.
Khadim DIAKHATÉ, envoyé à Tanger





