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Grand reportage – Torse nu pour la patrie : quand le S.E.N.E.G.A.L s’écrit en chair et en peinture

À Tanger, le froid mord les corps, mais n’atteint pas la foi. Torse nu, peints de lettres et de convictions, ils écrivent S.E.N.E.G.A.L sur leur peau pour rappeler aux Lions qu’une nation entière pousse derrière eux.

Sept hommes se tiennent debout. Alignés. Calmes. Le torse nu, bientôt recouvert de peinture. Lorsqu’ils se mettent en place, le mot apparaît, lentement, lettre après lettre : S.E.N.E.G.A.L. Ils ne sont ni des figurants ni des mascottes. Ce sont des passeurs de mémoire, des corps-messages.

Autour d’eux, le pays entier semble avoir voyagé. Les supporters de Lebougui, drapés de rouge, apportent la chaleur du feu. Ceux de Allez Casa, en vert et blanc, arborent des décorations venues de Casamance, comme un rappel des racines profondes. Les membres du 12e Gaïndé, en jaune éclatant, bérets vissés sur la tête, ferment le cercle. À chaque CAN, on les voit revenir, fidèles au rendez-vous, invitant la presse comme on ouvre un album de famille.

En tribunes, ils sont devenus indissociables des Lions. Ils ne regardent pas seulement le match : ils le portent. Ils dansent quand les jambes des joueurs tremblent, chantent quand le stade doute, crient quand le souffle manque. Sept lettres qui vibrent, exultent, rêvent de revoir le nom du Sénégal gravé en lettres d’or sur le trophée continental.

S, c’est Abdou. Agent municipal à Rufisque, membre du 12e Gaïndé depuis 2003. Il défie le froid de Tanger avec un sourire. « Supporter torse nu ici, avec ce froid, ce n’est pas facile. Mais l’équipe nationale en vaut la peine. Nous sommes des patriotes. On le fait pour le Sénégal. »

E, c’est Saliou Samb, habitant de Pikine, présent depuis 2004. Deux heures de peinture pour quelques minutes d’éternité. « La peinture nous prend au maximum deux heures et ce n’est pas compliqué à enlever. Les gens ont de la peine pour nous à cause du froid. Certains pensent même qu’on n’est pas lucides, mais on gère. »

N, c’est Babacar, fidèle depuis 2004. À ses côtés, E encore : Modou, commerçant à Touba, membre depuis 2006. Peu de mots, beaucoup de constance. Leur présence est une ligne droite.

G, c’est Babacar Diouf. Caméraman à Walf TV, mais ici, la caméra est restée au repos. « J’ai laissé les caméras pour les peintures. J’ai même renoncé à mon accréditation. C’est juste la passion. Je suis là depuis 2003, bien avant d’être caméraman. À chaque compétition, je prends mes congés. » Il sourit, puis ajoute presque en confidence : « Toute ma famille me soutient. Même à Dakar, quand il y a un match, on se débrouille pour que j’y assiste en tant que supporter. »

A, c’est Samba Gana Seck. Maçon, habitant de Cambérène, membre depuis 2004. Sa mémoire est remplie d’images fortes.

« On accompagne l’équipe partout. En 2011, à l’Afrobasket féminin au Mali, c’était très chaud. Les policiers censés nous protéger créaient des attroupements. J’ai eu des problèmes aux genoux à cause des peintures. »

Puis sa voix se fait plus douce : « Je n’aurais jamais cru que j’allais faire une Coupe du monde. La Russie en 2018, c’était un rêve immense. »

L, enfin, c’est Mor Gueye. Soudeur métallique, benjamin du groupe. Il a rejoint le 12e Gaïndé en 2018, puis les sept lettres en 2022. « Ma première Coupe d’Afrique m’a trop marqué, c’était inexplicable. Mais le Mondial, avec l’élimination contre l’Angleterre, ça m’a traumatisé. J’étais tellement confiant. » Il précise, presque technique mais ferme : « La peinture est à l’eau, facile à enlever. On refuse les collants. Ça trahirait notre idée originale. »

Dans l’ombre, un homme orchestre cette fresque humaine : Jean Noël Mendy, artiste peintre. « On prépare la peinture naturellement, en une heure environ. Le design change à chaque match. On met toujours le blanc en avant pour la visibilité. »

Il conclut, lucide : « Chaque match nous coûte entre 300 000 et 400 000 francs CFA, sur nos propres moyens. Il fait froid, mais c’est le patriotisme qui parle. On représente le pays. »

Cette histoire prend racine en 2002, lors de l’épopée des Lions à la CAN et en Coupe du monde.

À la veille du quart de finale face au Mali, à Tanger, les sept lettres se regardent sans parler. Elles savent que le football est incertain. Mais elles savent aussi une chose : tant qu’elles tiendront debout, le Sénégal ne sera jamais seul.

Le Sénégal au cœur et dans la peau

Le Sénégal au cœur et dans la peau

Khadim Diakhate, envoyé spécial à Tanger

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