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Reportage – Duel mystique à Mbacké : le football entre sueur et xons

Mbacké, vendredi soir. Le soleil est couché depuis peu, mais l’atmosphère est déjà brûlante. Pas de chaleur caniculaire, non. Mais celle, bien plus pesante, d’un champ de bataille invisible, où deux forces s’opposent dans une tension silencieuse.

Ce soir, ASC Guney Teen Bi de Mbacké affronte ASC Ocass de Touba, dans un tournoi organisé par l’ORCAV de Mbacké. Une simple finale interdépartementale en apparence. Mais en vérité, un affrontement à haute charge mystique, où chaque geste, chaque minute et chaque souffle semble guidé par des forces occultes.

 

17h00 : le stade déjà plein, la tension palpable

Le coup d’envoi est annoncé à 19h00, mais à 17h déjà, les gradins débordent. Des centaines de supporters s’entassent, les uns sur les autres, dans un vacarme contenu, presque inquiet. Les journalistes, eux, peinent à se frayer un chemin. Certains préfèrent rester debout, d’autres montent sur les murs pour espérer apercevoir le terrain. Personne ne veut manquer ce qui va suivre.

Les regards sont tournés vers les deux bancs de touche. Là-bas, ce ne sont pas les entraîneurs qui captivent, mais les hommes en marge, assis à l’écart, immobiles et concentrés : les “mystiques” de chaque camp.

 

Les bancs de touche transformés en autels de guerre

Chaque staff a un espace aménagé pour poser des objets mystiques, faire des incantations et des sacrifices. Du côté d’Ocass, c’est un homme d’une quarantaine d’années, imposant, au visage fermé. Il porte une longue tunique noire, le mythique “Farou Mbam”, symbole de mystère et d’autorité dans la tradition. Un chapelet blanc pend sur son torse, oscillant au rythme de ses invocations. Un long “thiaya” gris recouvre même ses mollets. Très réticent au début, mais nous l’avons rassuré avant de gagner sa confiance pour mener à bien notre reportage. Ses poignets sont noués de bandelettes colorées : blanche à gauche, jaune à droite.

Il murmure sans arrêt. Son regard fixe les cages de Guney Teen Bi. Par moments, il lève la main droite dans un geste bref, rapide, imperceptible pour le profane. Mais dans les tribunes de l’équipe de Touba, trois hommes reprennent ces signaux.

 

« Je peux détourner un tir par un simple geste »

L’un d’eux est assis en tailleur, une banderole blanche nouée à son bras gauche, l’autre est accroupi, un sac à dos sur le dos et plusieurs sachets d’eau bénite à ses pieds. Il les écrase un à un sur la piste sablonneuse qui entoure le terrain, chaque geste accompagné d’une incantation, chaque éclaboussure semblant bénir le sol.

Le troisième, un vieil homme aux yeux perçants, déambule lentement entre les gradins et le banc. Il s’arrête, prélève six mangues de sa sacoche, puis les jette une à une en direction des tribunes, sous forme d’offrandes. À chaque fruit lancé, il prononce des paroles à voix basse, incompréhensibles mais puissantes.

Interpellé discrètement, l’un des membres mystiques d’Ocass nous lance, sûr de lui : « Moi, si je veux, je dévie un tir cadré rien qu’en levant la main. Je peux même provoquer un but. » Non loin de là, deux autres marabouts, chapelets en main, arpentent le bord du terrain en cercles concentriques. L’un d’eux, transpirant malgré la fraîcheur du soir, s’approche et murmure : « J’ai vu les deux buts d’Ocass. Ils sont déjà là. Et je connais les buteurs. »

 

Coup d’envoi retardé : 45 minutes de guerre silencieuse

Le match devait commencer à 19h. Mais il faudra attendre 19h45 pour que le coup d’envoi soit donné. Officiellement, un problème de dispositif. Officieusement, c’est un bras de fer mystique qui retarde tout. Chacun veut avoir le dernier mot avant l’entame. Les rituels se prolongent. Le stade est suspendu au silence des incantations.

Guney Teen Bi contre-attaque : chute du gardien, tenues à l’envers et démystification. Un membre de l’ASC confie : « D’après nos marabouts, Ocass avait placé un but entre la 15e et la 25e minute. Alors notre gardien s’est écroulé exprès, dix minutes au sol, pour casser leur plan. » À la mi-temps, une scène presque théâtrale : chaque camp envahit la cage adverse pour “démystifier” les sortilèges posés. Les joueurs tracent des cercles dans la terre, écrasent des sachets, murmurent. La guerre continue. Invisible, mais acharnée.

Au retour des vestiaires, les joueurs de Teen Bi reviennent avec leurs maillots… à l’envers. Aucun d’eux ne veut poser le pied sur la pelouse le premier. Ils attendent qu’Ocass entre. Encore une stratégie dictée par les esprits.

 

Manipulations temporelles et tirs “programmés”

Le match est haché de longues pauses. Pas pour des blessures, non. Parce qu’un marabout a dit qu’il ne fallait pas jouer telle minute, ou que le but prévu doit arriver à la 72e exactement. Aucune équipe ne réussit à trouver la faille. 0-0 après 90 minutes. La bataille mystique se prolonge aux tirs au but. Sur le troisième penalty de Teen Bi, le gardien d’Ocass ne plonge pas. Il fait d’abord un tour complet autour de sa cage, récite une prière, puis arrête le tir, comme s’il avait reçu une vision. Ocass l’emporte finalement. Leur gardien arrête deux tentatives, puis marque lui-même le tir de la victoire. Tout semble écrit. Tout semble… préparé.

Interrogé, le marabout en chef d’Ocass lève les yeux vers le ciel, sourit, puis se lâche : « Ce match s’est joué mystiquement. Le secret ? Les offrandes. On a dépensé plus de 200 000 francs aujourd’hui. Et pendant les tirs au but, on a même dû improviser d’autres sacrifices. On était venu avec deux buts en première mi-temps. Mais eux aussi ont agi. Leur gardien est resté au sol pour éviter ça. Ils sont très forts, eux aussi. »

 

Quand le football devient spirituel

Au stade Iba Guèye, ce vendredi, le football n’était pas qu’un jeu de jambes et de tactique. C’était une bataille d’énergies, de croyances, de rituels. Une guerre d’ombres menée en pleine lumière. Dans ce tournoi interdépartemental, ce ne sont pas seulement les joueurs qui ont combattu. Ce sont aussi les invocations, les esprits, les traditions, les secrets.

Et ce soir, la victoire n’est pas seulement sportive pour les joueurs et les dirigeants. Elle est aussi… mystique.

Ocass vs Teen Bi

Ocass vs Teen Bi

Khadim DIAKHATÉ

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