Eldorado I Un monde sans l’Afrique
Terminus. Le Maroc descend du quart et le Mondial continue sans l’Afrique. Avec l’élimination des Lions de l’Atlas, la Coupe du monde 2026 redevient une affaire des autres. Comme souvent. Pourtant, jamais l’Afrique n’avait abordé un Mondial avec autant d’ambitions : dix représentants au départ, dix occasions d’écrire une nouvelle page. Mais au bout du chemin, le plafond de verre est toujours là.
Le Maroc n’aura finalement pas réussi à rééditer l’exploit historique de 2022 au Qatar, lorsqu’il était devenu la première sélection africaine à atteindre une demi-finale mondiale. En vingt-trois éditions de Coupe du monde, l’Afrique n’a atteint les quarts de finale qu’à quatre reprises, et n’a dépassé ce stade qu’une seule fois. Le constat est cruel : le football africain progresse, mais son histoire mondiale continue de s’écrire au crayon.
Et pourtant, les écarts n’ont jamais été aussi faibles. À l’exception de la Tunisie et de la lourde défaite inaugurale de l’Algérie face à l’Argentine, aucune sélection africaine n’a véritablement été balayée par les grandes nations européennes : tous les affrontements contre les membres du gotha européen se sont joués sur des détails.
Le Sénégal, notamment, a laissé une excellente impression face à la France, puis contre la Belgique, deux matchs où les Lions ont longtemps regardé leurs adversaires dans les yeux avant de céder de peu. Le Maroc a, lui aussi, confirmé qu’il appartenait désormais à cette catégorie de nations capables de faire vaciller les plus grandes. L’Afrique ne fait plus de la figuration : elle concurrence, elle dérange, elle oblige les favoris à jouer leur meilleur football. Mais concurrencer n’est pas encore gagner.
Le manque d’organisation, principal obstacle
Ce qui manque au football africain ne se situe peut-être pas seulement sur la pelouse. Le véritable fossé est souvent invisible : il commence bien avant le coup d’envoi. Dans les grandes sélections mondiales, tout est pensé pour que les joueurs n’aient qu’une seule préoccupation, jouer. Les déplacements sont millimétrés, la récupération optimisée, les staffs nombreux, les décisions anticipées, les primes réglées, les contrats sécurisés. Rien ne vient perturber la concentration du groupe.
En Afrique, cette tranquillité reste encore un luxe. Le cas du Sénégal en est une illustration presque caricaturale. Champion d’Afrique, référence continentale depuis plusieurs années, la sélection sénégalaise est pourtant arrivée au Mondial avec son lot d’incertitudes : discussions autour du contrat du sélectionneur, questions d’organisation, polémiques administratives et sujets extra-sportifs ont, une nouvelle fois, accompagné la préparation. Comme si l’Afrique refusait obstinément d’abandonner ses vieux démons.
Depuis des décennies, les Coupes du monde africaines sont régulièrement parasitées par ce même type d’histoires : primes, conflits fédéraux, problèmes logistiques ou de gouvernance. Pendant que les autres peaufinent les derniers détails, certaines sélections africaines continuent de perdre de l’énergie sur des sujets qui devraient être réglés depuis longtemps. À ce niveau, quelques pourcents de sérénité peuvent faire toute la différence.
Les remontadas, un problème technique plutôt que mental
À chaque élimination dans cette édition, le même diagnostic revient : les équipes africaines craqueraient mentalement. L’explication paraît séduisante. Elle est pourtant incomplète. Les remontadas subies par les sélections africaines relèvent moins d’un problème psychologique que d’une limite technique.
Aujourd’hui, la majorité des milieux africains sont des joueurs de transition, des profils box to box, capables de récupérer le ballon, d’avaler les espaces et de lancer rapidement les contre-attaques. Ce sont des profils modernes, athlétiques, explosifs. Mais ils sont beaucoup moins nombreux à posséder une autre qualité, pourtant essentielle au plus haut niveau : la maîtrise du ballon sous pression. C’est précisément elle qui permet de conserver un score et d’anesthésier un adversaire qui cherche à revenir.
Ces ‘’équipes-là’’ savent souvent ouvrir le score et réaliser de très bonnes premières périodes, portées par leur intensité et leur puissance. Puis arrive le dernier quart d’heure. L’adversaire pousse, presse plus haut, monopolise le ballon. L’équipe africaine peine alors à sortir proprement de son camp : les récupérations deviennent de simples dégagements, chaque ballon rendu relance une nouvelle vague offensive, et l’équipe recule sans pouvoir respirer. Ce n’est pas de la peur. C’est l’incapacité à conserver suffisamment longtemps le ballon pour casser le rythme adverse.
L’exemple de l’Espagne et de la France
Face au Maroc par exemple, la France n’a pas seulement défendu son avantage : à 2-0, lorsque les Lions de l’Atlas ont tenté un dernier baroud d’honneur entre la 75ᵉ et la 85ᵉ minute, les qualités techniques de Michael Olise, les sorties de balle propres et la conservation d’Ousmane Dembélé ou d’Adrien Rabiot ont rapidement refroidi la révolte marocaine. La meilleure manière de défendre a été de garder le ballon, d’épuiser encore l’adversaire tout en maintenant la menace de pouvoir le percer à nouveau.
L’Espagne, qui n’a encaissé qu’un seul but dans cette Coupe du monde, offre exactement la même leçon. Pau Cubarsí et Aymeric Laporte ne sont pas des défenseurs infaillibles ; eux aussi peuvent commettre des erreurs sous pression comme face à la Belgique. Mais la force de la Roja réside dans un collectif qui refuse presque systématiquement de rendre le ballon. Cette capacité à enchaîner les passes prive l’adversaire de longs temps forts et éteint progressivement toute dynamique.
C’est peut-être là que se trouve le prochain chantier du football africain : former davantage de joueurs capables non seulement de courir, de récupérer et de transiter, mais aussi de conserver, d’orienter et de ralentir le jeu lorsque le contexte l’exige. Savoir accélérer, c’est bien. Savoir endormir le match, c’est mieux. Et c’est peut-être dans cette science discrète de la conservation que se cache le dernier kilomètre qui sépare encore l’Afrique du dernier carré mondial.
D.V.






