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Les souvenirs de Vito Badiane : «Le match qui a tout changé pour moi»

Ancien milieu de terrain de l’AS Douane et de l’équipe nationale locale du Sénégal, Vito Badiane se livre à cœur ouvert. De ses débuts à Niary Tally à son match déclic en 2004 avec l’AS Douane, celui qui est désormais Directeur sportif de Africa Stars Academy retrace les moments forts de sa carrière, ses regrets et les leçons tirées du football.

Entretien

Vito Badiane, quand vous repensez à votre carrière, quel est le premier souvenir qui vous revient immédiatement en tête ?

Après avoir quitté l’école, mon père m’a amené chez un tailleur pour apprendre ce métier. Un jour, des amis sont venus me chercher pour participer à un tournoi. Ils ont insisté. Il y avait aussi Abdou Aziz Mboup, un ami de mon père. Il est venu voir mon père pour le convaincre, parce qu’il me suivait dans tous les tournois à Niarry Tally. J’étais asthmatique quand j’étais jeune, donc Aziz était souvent là au cas où je m’étoufferais ou m’évanouirais. Heureusement pour ma carrière, un médecin à Abass Ndao m’a soigné.

L’autre souvenir, c’est le coach Lenks à Sicap Liberté 2. Il nous a formés, comme pas mal de jeunes. On s’entraînait sur son terrain avec Pape Leyti Ndiaye, qui a ensuite joué à Marseille. Après cela, j’ai rejoint l’ASC Yeggo puis l’AS Douane. Coach Amadou Lamine Seck dit Imam a aussi beaucoup fait pour moi. Il habitait en face de chez nous et il m’emmenait jouer avec des gens plus âgés que moi. Ça m’a forgé. Il était jeune mais avec lui de grands talents comme Alioune Cissé  »Borom Darou », Djiby Diaw Tireira, mon frère Abdoulaye Badiane se sont révélés.

Vous avez tout gagné avec l’AS Douane dans les catégories de jeunes puis chez les seniors. Quel titre vous a procuré le plus d’émotions ?

Pour moi, tous les trophées que j’ai gagnés sont exceptionnels. Mais il y en a toujours un qui te marque le plus : c’est le premier soulevé.

C’était en cadets en 2002, avec le coach Badara Sarr, contre Thiès FC. Je jouais en cadets comme en juniors et nous avions remporté tous les trophées en cadets, juniors et seniors.

Je me rappelle que j’avais la grippe, mais j’ai quand même tenu à jouer cette finale. C’est cette même équipe qui est montée et est devenue l’élite de l’AS Douane qui va tout rafler au Sénégal. A la Douane, j’ai vraiment eu de très bons amis. Célestin Léon Faye, Babacar Diémé, Ass Ndoye, Vieux Mbaye de très bons joueurs avec qui j’ai cheminé dans toutes les catégories à la Douane.

« J’avais pris un carton rouge en fin de match après avoir frappé un ami, Samba Ndiaye, qui était leur capitaine. Quelque temps après, on s’est retrouvés en sélection et j’ai eu honte »

Quel est le plus beau but de votre carrière ? Pouvez-vous nous raconter l’action ?

C’était en quart de finale des Jeux de la Francophonie en 2005 contre la France. Après un dégagement et une déviation de la tête d’Ely Cissé, j’ai contrôlé puis frappé à 35 mètres. J’ai battu le gardien dans la lucarne. Nous étions entraînés par Karim Séga et coach Gaspard.

Quel match vous a laissé le plus de regrets ?

Le match contre la Linguère, quand ils nous ont éliminés en Coupe du Sénégal. J’avais pris un carton rouge en fin de match après avoir frappé un ami, Samba Ndiaye, qui était leur capitaine. Quelque temps après, on s’est retrouvés en sélection et j’ai eu honte. Je le salue au passage, ainsi que Mourchid Yane Ly et Moussa Dembélé « Tchombé ».

Vous avez évolué au Portugal et en Afrique du Sud. Quelle expérience à l’étranger vous a le plus marqué ?

Le Portugal, oui, c’était une expérience. Tout est parti d’un tournoi en Angola où nous avions battu le Ghana. J’étais meilleur buteur et meilleur joueur, et c’est là-bas qu’ils m’ont détecté.

Après, en Europe, tu recommences à zéro, tu apprends et tu gagnes en expérience. En Afrique du Sud aussi, j’ai beaucoup appris.

Mais le destin appartient à Dieu. Quand j’entends les gens dire que Vito avait le talent mais n’a pas percé, je reste serein. Dieu m’a donné ce qui me revenait et je dis Alhamdoulilah, c’est ce que j’ai mérité. J’ai beaucoup gagné en expérience avec les voyages.

Vito Badiane, ancien international du Sénégal

Vito Badiane, ancien international du Sénégal

Quel entraîneur vous a le plus marqué dans votre carrière ?

C’est le coach Badara Sarr. Je peux dire que tout ce qu’on a eu dans le football, c’est grâce à lui. Il nous a appris beaucoup de choses : le comportement, le respect… Je ne le remercierai jamais assez. C’est le coach qui m’a le plus marqué. Je remercie aussi le coach Lenks, qui était à Sicap Dieuppeul, ainsi que feu Makhtar Diouf, que son âme repose en paix, et coach Joseph Koto.

« Karamba Diallo, ancien milieu de terrain avec qui j’ai joué à la Douane est le joueur qui m’a le plus impressionné. Ses efforts physiques et son marquage étaient impressionnants ».

Aujourd’hui que vous êtes formateur, quelle est la première chose que vous apprenez à un jeune footballeur ?

Avant tout, le respect, le sérieux et la reconnaissance. Savoir reconnaître ce qui était là avant le succès. On colle souvent aux joueurs l’étiquette de non-reconnaissance, mais moi je suis contre ça, alors je leur apprends la reconnaissance.

Je leur dis aussi de se concentrer sur les études : le football va avec les études. Le football seul n’est pas une carrière. Après, tu es appelé à investir. Si tu as ton bac, tu pourras gérer tes affaires.

La discipline est aussi la base : respecter les parents et les autres, avoir de la détermination, le sens du travail, éviter les réseaux sociaux et bien se reposer.

Parmi tous vos coéquipiers, quel joueur vous a le plus impressionné ?

Karamba Diallo, ancien milieu de terrain avec qui j’ai joué à la Douane. Ses efforts physiques et son marquage étaient impressionnants. C’était un très bon joueur que j’ai eu la chance de côtoyer. Son jeu était simple mais très efficace. Pape Malick Cissé dit Pisco et Badou Niakhasso étaient également très bons. Des joueurs très techniques, des magiciens du ballon rond. Enfin Yoro Lamine Ly, que son âme repose en paix. Dès son âge, on a vu son talent.

Avec quel coéquipier aviez-vous la meilleure complicité sur le terrain ?

Toujours Karamba Diallo. En équipe nationale locale comme à l’AS Douane. On faisait tout ensemble, sur et en dehors du terrain.

Quelle est l’équipe la plus difficile que vous ayez affrontée ?

L’USO. C’était toujours difficile. Leur gardien Pape Latyr Ndiaye était très bon et il aimait casser le jeu. Il y avait aussi le Casa Sports et les jeunes de Diambars. Jaraaf aussi avec les Mame Libasse Diagne et Moustapha Diallo. C’était toujours difficile parce qu’on se retrouvait ensemble en sélection très souvent.

Y avait-il un joueur que vous n’aimiez vraiment pas affronter ?

Non. Je ne me focalisais pas sur les adversaires. À notre époque, tous les joueurs étaient talentueux. On nous apprenait à nous concentrer sur nous-mêmes.

Quel est le stade dans lequel vous avez pris le plus de plaisir à jouer ?

Le stade Demba Diop, qui a fait les beaux jours du football sénégalais. Tout joueur qui y a évolué en garde un souvenir. C’était près de chez moi. On se régalait, et les matchs de l’équipe nationale locale s’y jouaient souvent.

À l’inverse, y avait-il un stade où vous n’aimiez pas jouer ?

Non, je n’avais pas de problème avec les stades. Je me sentais à l’aise partout. D’ailleurs, j’aimais particulièrement les matchs à l’extérieur.

Quel est le meilleur public devant lequel vous avez évolué ?

Le public de Niarry Tally. C’est là que j’ai débuté les Navétanes. Le stade Demba Diop était plein, et c’est là qu’on a appris à gérer la pression. Il y a aussi les publics de Pikine et du Casa Sports.

« Nous avions une prime de 75 000 francs, et j’étais très content. C’est après cela que Mbaye Diouf Dia m’a appelé pour me dire que j’aurais désormais un salaire dans l’équipe ».

Quel est le plus beau maillot que vous avez porté ?

Le maillot de l’équipe nationale du Sénégal. Le porter pour la première fois reste un souvenir inoubliable. Mais il y a quand même les maillots de Navétanes de ton quartier, des clubs par où tu es passé. Et aussi la première fois que tu as signé professionnel.

Quel dirigeant vous a le plus marqué ?

Mbaye Diouf Dia. Il m’a repéré très tôt, quand je jouais en Navétanes à Yeggo et Niarry Tally. C’était un grand dirigeant, très proche de ses joueurs.

Quel moment en sélection reste votre plus grand souvenir ?

C’est le CHAN 2009 en Côte d’Ivoire. C’était juste après la guerre. Le jour où le Ghana nous a éliminés en demi-finale reste un moment marquant. Nous avions quitté Abidjan pour Bouaké ; le trajet était long, mais nous avions réussi à livrer un très bon match. Malheureusement, nous avons été éliminés aux tirs au but. C’était vraiment difficile. C’était aussi la première édition du CHAN, avec une génération talentueuse composée de Papy Djilobodji, Baila Traoré, Sidy Ndiaye et consorts.

Vito Badiane au Chan 2009

Vito Badiane au Chan 2009

Qu’est-ce qui a changé dans le football sénégalais ?

Le talent est toujours là. Mais à notre époque, les jeunes jouaient plus tôt chez les seniors. Aujourd’hui, c’est plus rare.

Si vous deviez retenir une seule saison ?

En 2004, la saison où j’ai rejoint les seniors de la Douane, j’ai joué un match contre la Police, puis ils m’ont renvoyé en juniors. Ensuite, je suis revenu pour le quart de finale de Coupe du Sénégal contre la JA. Il y avait des joueurs comme Niokhor Fall et Dame Ndoye dans cette équipe de la Vieille Dame. Nous les avons battus 4-1, et c’est ce match qui a tout changé pour moi : j’étais titulaire et j’ai gagné ma place.

Je me rappelle qu’après le match, nous avions une prime de 75 000 francs, et j’étais très content. C’est après cela que Mbaye Diouf Dia m’a appelé pour me dire que j’aurais désormais un salaire dans l’équipe. L’AS Douane, c’était une équipe organisée, avec des dirigeants qui aimaient le football et des entraîneurs qui t’accompagnaient, comme Badara Sarr. C’était une belle époque.

Vous avez terminé votre carrière à Niary Tally NGB, le club de votre quartier. Qu’est-ce que cela représentait pour vous de finir là-bas ?

C’était pour montrer que tout a commencé là-bas. C’est un signe de reconnaissance pour moi.

Après mon retour, c’était quelque chose d’exceptionnel. Il y avait des jeunes très talentueux que j’ai accompagnés, et nous avons remporté la Coupe de la Ligue en 2012. C’est une fierté.

J’y suis né et j’y ai grandi. C’est une équipe qui nous a vus naître et grandir, et c’était toujours un honneur de porter encore ce maillot avant de raccrocher.

« Pape Thiaw une personne disciplinée, respectueuse de tout le monde. Un travailleur très discret, qui a fait du chemin avant d’en arriver là. »

Vous venez du même quartier que l’actuel sélectionneur des Lions, Pape Thiaw. Comment le décrivez-vous en tant qu’entraîneur ?

C’est un frère pour nous. La semaine passée, j’ai échangé avec lui au téléphone. C’est une personne disciplinée, respectueuse de tout le monde. Un travailleur très discret, qui a fait du chemin avant d’en arriver là.

Il a connu des moments difficiles avec NGB, mais cela fait partie du football. Il est parti en Europe pour apprendre, il est revenu, et aujourd’hui on voit le résultat.

C’est une fierté. Niarry Tally a toujours révélé des talents et des internationaux. On prie pour lui afin qu’il remporte d’autres trophées, pourquoi pas la Coupe du monde. Il en est capable, et Dieu le sait.

Quel conseil à un jeune milieu de terrain ?

Travailler dur, être discipliné et concentré. C’est un poste exigeant qui demande beaucoup d’intelligence de jeu. Xavi et Iniesta ont montré la voie. S’éloigner des réseaux sociaux, se reposer et se coucher tôt.

Si vous pouviez revivre un moment ?

Les moments de joie avec mes coéquipiers après les titres. Ce sont des souvenirs inoubliables. J’en profite aussi pour remercier toute ma famille. Elle a beaucoup fait pour moi. Dans les moments difficiles, c’est souvent la famille qui est là. Mon frère Abdoulaye Badiane, mon père Fadel Badiane que Dieu l’accueille au Paradis, ma sœur Aida Badiane qui vit en France et surtout ma femme Diank Mbaye, la Dame de fer. On est ensemble depuis l’adolescence. Depuis 2002 je dirai. Je remercie vraiment tous ceux qui ont de près ou de loin contribué à ma carrière. Pape Ndiaye  »Quin » qui habite à Thiès. Dieylani, un de nos grands qui était à Niary Tally et qui a beaucoup fait pour nous.

Vous préférez rester dans la formation avec les jeunes ou on peut s’attendre à vous voir sur les bancs de clubs de Ligue 1 ?

On verra, on ne sait pas de quoi demain sera fait. Mais pour le moment, je préfère me concentrer dans la formation. C’est très important dans le football. Il faut bien former les jeunes si on veut avoir de très grands football.

Par Demba Varore et Ndèye Camara

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