Pape Thiaw face au dilemme du manager loyal : a-t-il bien géré ?
Le Sénégal est au bord de l’élimination au Mondial 2026 après ses deux défaites consécutives. La France (3-1), puis la Norvège (3-2). Au-delà des résultats, c’est la gestion humaine de Pape Thiaw qui interpelle. Le sélectionneur des Lions a maintenu des cadres diminués physiquement, au détriment du collectif. Une décision qui s’explique. Mais qui coûte cher.
La logique humaine : on ne trahit pas ceux qui vous ont porté
Pour comprendre les choix de Pape Thiaw, il faut revenir au contexte dans lequel il a pris les rênes de l’équipe nationale. Quand il arrive, beaucoup contestent sa légitimité. Il débute comme intérimaire, sous observation, avant de signer officiellement. Dans ce moment de fragilité, ce sont les cadres qui l’ont accompagné, soutenu et crédibilisé.
Avec eux, il a construit un parcours mémorable en moins de deux ans. À commencer par une victoire historique (3-1) contre l’Angleterre, un succès mémorable (2-3) contre la RDC à Kinshasa et surtout, la CAN 2025, remportée avec la manière, 6 victoire sur 7. Sans parler de la qualification au Mondial 2026 avec une équipe joueuse et prolifique. Kalidou Koulibaly, Sadio Mané, Gana Gueye, Pape Gueye, Edouard Mendy etc ont donné corps à son projet. Une colonne vertébrale qui a écrit les plus belles pages de l’histoire du football sénégalais. Et après la CAN 2025 remportée après une haute lutte, Kalidou Koulibaly a publiquement remercié son coach et signé un serment pour la vie devant le président de la République du Sénégal : « Merci coach, à toi et à ton staff. Nous demeurerons tes soldats jusqu’à la fin de notre vie. Et nous serons à tes côtés pour faire briller notre pays. »
Alors quand le Mondial arrive, comment les écarter ? Comment dire à Koulibaly, absent des terrains depuis des semaines, qu’il n’est plus dans le onze ? Comment gérer Sadio Mané, pilier absolu du dispositif, dont le statut dépasse largement le cadre sportif ? De même que Pape Gueye et Idrissa Gana Gueye les deux métronomes arrivés aux Etats-Unis blessés ? Pape Thiaw a vraisemblablement craint deux choses : trahir des hommes qui lui ont fait confiance, et fragiliser un vestiaire en frustrant des leaders dont l’influence sur le groupe est immense. Une logique humaine compréhensible ! Le manager n’a pas voulu jeter ses soldats sous le bus.
L’erreur tactique : quand la loyauté devient un handicap collectif
Mais le terrain, lui, ne fait pas dans la nuance. Et les chiffres sont implacables. Kalidou Koulibaly est impliqué sur les trois buts encaissés contre la Norvège. Et déjà sur le premier but contre la France. Le défenseur d’Al Hilal qui n’a pas joué depuis avril a été jeté dans le bain au Mondial face aux meilleurs artilleurs du monde : Kylian Mbappé et Erling Haaland. Le résultat était prévisible. Les deux superstars mondiales se sont tous offert un doublé chacun contre le Sénégal. À chaque fois, la défense sénégalaise est prise dans son dos, désorganisée, incapable de compenser le manque de rythme de son patron défensif.
Sadio Mané, de son côté, est statique sur le premier but contre la France. Contre la Norvège, il ne fait pas le repli défensif sur le troisième but. Des manquements qui ne correspondent pas à l’identité de ce joueur, mais qui s’expliquent par un état physique insuffisant pour tenir à ce niveau d’intensité. Pape Guèye a « fait briller » Martin Ødegaard. Le milieu d’Arsenal, très actif avec et sans le ballon et plus mobile, a souvent échappé à la vigilance du Sénégalais. Ødegaard s’est d’ailleurs retrouvé devant Edouard Mendy à deux reprises. Une anomalie !
Le problème, c’est que Pape Thiaw le savait. Il avait lui-même reconnu avant la compétition que plusieurs cadres n’étaient pas à 100 %. Kalidou Koulibaly aussi l’avait souligné après la défaite contre la France. « On a travaillé très, très dur, même avec des joueurs qui n’étaient pas à 100% physiquement comme moi, Gana, Pape Gueye », avait confié le capitaine des Lions en zone mixte. Koulibaly n’avait pas joué depuis avril. Gana Gueye était blessé. Pape Gueye également. Pape Matar Sarr et des jeunes comme Assane Diao, qui auraient pu apporter de la fraîcheur, se retrouvaient eux aussi dans l’incertitude physique. Une accumulation de cas qui a réduit les marges de manœuvre du sélectionneur mais qui aurait dû, justement, l’obliger à trancher plus tôt.
Qu’aurait pu faire Pape Thiaw ?
La question n’est pas de savoir si Pape Thiaw aurait dû humilier ses cadres. C’est de savoir s’il aurait pu les protéger autrement et protéger son équipe en même temps. Prenons l’exemple de Koulibaly. Un défenseur qui n’a pas joué depuis deux mois ne peut pas être lancé d’entrée dans un Mondial, face à Mbappé et Haaland. La bonne décision aurait été de le ménager sur le premier match, de lui donner des minutes en cours de jeu pour retrouver des sensations, et de le titulariser progressivement. Parhé Ciss, Mamadou Sarr ou Abdoulaye Seck auraient pu tenir le poste le temps que Koulibaly retrouve son niveau. C’est ce que font les grands clubs avec leurs joueurs de retour de blessure. Le Sénégal aurait dû faire de même.
Pape Thiaw avait également le choix au milieu et en attaque. Idrissa Gana Gueye, Pape Gueye et Sadio Mané ont montré des insuffisances. Personne n’est intouchable quand le collectif est en danger. Sur les changements, contre la Norvège, Ibrahim Mbaye entre à la 53e, Pathé Ciss à la 62e, Pape Matar Sarr à la 71e. Mais à la 53e, le Sénégal est déjà mené 2-1. La réaction est trop tardive, trop fragmentée. Ces entrées auraient dû intervenir avant la pause, ou au tout début de la seconde période, pour couper l’élan norvégien avant qu’il ne devienne irrésistible.
Le vrai dilemme d’un sélectionneur
Pape Thiaw se retrouve face à la contradiction que connaissent certains coachs à un moment de leur carrière : la loyauté envers les joueurs peut entrer en conflit avec l’intérêt supérieur du groupe. Mais certaines décisions s’imposent dans à un certain moment. Didier Deschamps par exemple n’a hésité à écarter Benzema de la Coupe du monde 2022. La France a été finaliste. Guardiola n’hésite pas à laisser des cadres sur le banc quand il juge que le moment le réclame. Y compris des joueurs qui ont tout gagné avec lui. Ce n’est pas de la trahison. C’est du management de haut niveau.
Pape Thiaw a choisi la loyauté. Ce qui est compréhensible humainement. Mais le Mondial n’est pas un espace de gratitude. C’est une compétition qui sanctionne les décisions en temps réel. Le Sénégal joue désormais sa survie dans ce Mondial. Face à l’Irak, le sélectionneur n’aura plus le droit à l’erreur. Ni sur le terrain. Ni dans les choix qu’il fera avant le coup d’envoi.
Moussa SOW







