Portrait I Karim Sèye, le recordman de buts marqués sur un match des Lions
Il y a des joueurs dont la trajectoire dépasse la simple ligne des statistiques. Des hommes dont la présence, la démarche, le souffle même semblent porter une charge de destin. Karim Sèye, né à Saint-Louis un 23 février 1962, appartient à cette race rare : celle des attaquants pour qui chaque ballon représente une promesse, chaque appel une vérité, chaque but une signature.
Fils d’Abdoulaye Sèye Moreau, figure tutélaire du football et du corps arbitral sénégalais, Karim grandit dans une atmosphère où le ballon n’est pas un objet mais un langage. Formé à la prestigieuse Linguère, il s’extrait très tôt du lot par un mélange singulier d’élégance et de férocité. Dans les années 1980, alors que le football sénégalais cherche encore ses héros, il devient l’un de ses visages les plus éclatants.
L’éclosion de Karim Sèye à la SEIB : l’art du but porté à son sommet
C’est à la SEIB de Diourbel, véritable pépinière de talents, que Karim Sèye impose définitivement son empire. Aux côtés de Lamine Ndiaye, de Chérif Kandji ou encore de Félix Gomis, il devient l’arme fatale d’une équipe qui joue sans complexe et attaque comme l’on respire. Chérif Kandji, qui a partagé tant de vestiaires et de combats avec lui, résume en un souffle ce que les mots ont parfois du mal à contenir : « C’était un buteur hors-pair. »
Amadou Diop Boy Bandit, son capitaine en équipe nationale, complète le portrait avec la précision d’un sculpteur : « Un vrai baroudeur, un renard des surfaces. Karim n’attendait pas la balle, il l’anticipait. Il flairait. Il devinait. »
Cette intuition presque animale fait de lui un attaquant impitoyable, deux fois meilleur buteur du championnat national, et l’un des joueurs les plus redoutés de son époque. Son sens du timing est tel qu’Amadou Diop le qualifie d’« avant-centre idéal », un qualificatif qui n’a rien d’une exagération : Karim Sèye, dans les seize mètres, était une science exacte.
« C’était un attaquant très brillant. Il a eu la malchance de tomber sur Bocandé à son apogée. »
Le record ‘’éternel’’ : quatre buts, une nuit d’histoire
Son nom est inscrit en lettres majuscules dans la mémoire sportive du pays. Karim Sèye détient le record du plus grand nombre de buts inscrits en un seul match avec l’équipe nationale du Sénégal. C’était en 1984, à Freetown, lors du tournoi Amílcar Cabral. Le Sénégal écrase la Mauritanie 6–0. Les quatre buts portent la même signature : SÈYE. Un exploit mythique, jamais égalé, qui appartient désormais à la mythologie du football sénégalais. Il en inscrira 10 au total sous le maillot des Lions. Un de plus que la légende Jules François Bocandé.

Karim Sèye
L’ombre de Bocandé : un talent éclatant face à une étoile géante
Malgré sa virtuosité, malgré son instinct implacable, la carrière internationale de Karim Sèye se heurte à une muraille nommée Jules Bocandé. Le géant. L’inamovible. Le titulaire indiscutable. Toujours présent, toujours décisif. Amadou Diop le souligne avec une douce amertume : « Karim avait tout pour être le numéro un. Mais Bocandé était au faîte de sa gloire. C’était une époque injuste pour lui. »
Le journaliste Abdoulaye Diaw, témoin privilégié de ces années brûlantes, renchérit : « C’était un attaquant très brillant. Il a eu la malchance de tomber sur Bocandé à son apogée. » Malgré cette concurrence écrasante, Karim Sèye fait partie de l’équipe qui ramène le Sénégal à la CAN 1986 en Égypte, une qualification historique après dix-huit ans d’absence. Même dans l’ombre, il demeure loyal, indispensable, respecté.
Le voyage, la fraternité et la dernière scène
Sa carrière l’emmène ensuite au Gabon, puis au Portugal, à Portimonense puis à Rio Ave. Partout, il laisse la même empreinte : discrète, profonde, lumineuse. Boy Bandit, son ami, son frère de route, se souvient d’un homme « serviable, honnête, humble, toujours respectueux », un de ces êtres dont la gentillesse n’était pas façade mais nature.
Karim Sèye s’éteint le 11 septembre 2017, au Portugal, à l’âge de 55 ans, loin des clameurs mais jamais loin des mémoires.
Un héritage vivant
Karim Sèye n’était pas seulement un buteur. Il était une attitude, une rigueur, une élégance. Il était l’idée même du football : un art, une intuition, une poésie.
Son record demeure, son souvenir continue de vibrer, et ceux qui l’ont connu parlent de lui avec cette lumière particulière qu’on réserve aux êtres exceptionnels.
Le Sénégal n’a peut-être pas mesuré, de son vivant, l’étendue de son génie. Mais le temps, lui, ne l’oubliera jamais.
Khadim DIAKHATÉ







